Chapitre 1 : "la drôle de guerre"

 

C'est le 16 et 17 mai 1940 que les premiers prisonniers français au nombre de 3450 sont arrivés au stalag VIIIC de Sagan en Basse-Silésie, région de Pologne annexée (en même temps que tout le pays) par Hitler en septembre 1939.

Fin juin 1940, ils sont aux environ de 40000. parmi eux, matricule 36529, mon père Henri Millet.

Hitler a envahi la Pologne dès le 1 septembre 39. Le 3 septembre, la France et l'Angleterre, amies de la Pologne, déclarent la guerre à l'Allemagne.

C'est dès la fin août 39 qu'Henri Millet a été rappelé sous les drapeaux à la caserne d'Angers où il a effectué son service militaire et été mis en disponibilité en tant que caporal chef à compter du 15-10-1937.

Il me disait : “Pendant mon service militaire, j'ai été quelquefois détaché lors de manoeuvres en Normandie, puis dans l'Est de la France pour y faire de petits ouvrages pour compléter la ligne Maginot. Ben, tu comprends, j'étais dans le Génie”.

En ce 2 septembre 1939, la première Compagnie du vingt-cinquième Bataillon du Génie à laquelle il a été affecté part aux armées.

Un rapport, du Commandant Chef de Bataillon Bonnapetit, que j'ai consulté aux Archives Militaires de Vincennes, nous apprend que c'est à 4h du matin que les soldats ont été mis en route direction la Moselle ; qu'après quelques étapes, le 10 septembre, l'Etat Major et tous ceux de la 25/1 ont installé leur cantonnement à 7h30 à Vergaville (à 3km au nord-est de Dieuze) ; que là, ils ont établi des tranchées et des abris et reçu des instructions militaires et techniques.

Malgré cela le Caporal chef Millet nous affirme que l'ennemi ne se présentant pas, les soldats sont désoeuvrés dans cette “drôle de guerre” où il ne se passe rien ; qu’ils s'occupent à de petites besognes pour “tuer” le temps.

Le loisir favori d'Henri, ancien élève des Beaux-Arts de Poitiers, c'est de “croquer” ses compagnons d'oisiveté.

Ce n'est qu'après le décès de notre père, en juillet 2006, que François, Paul-Henri, Marie-Claire, Jacques et moi avons découvert les croquis esquissés pendant une partie de cette “drôle de guerre”; le plus ancien, représente des silhouettes de soldats au bord de l'étang de Vergaville, il est daté de septembre 39.

Des soldats occupés à contempler le paysage, pourrait-on penser.

Ce que “les troufions” faisaient au bord de l’eau, en ce début de guerre, Henri Millet l’a conté à la fin de sa vie, dans le petit journal de sa maison de retraite “L’écho de la clairière” dont il était l'illustrateur.

Mais à son récit, il n’a pas adjoint de croquis. Se rappelait-il seulement qu’il en avait réalisé un en spectateur de la scène.

Ce dessin nous l’avons retrouvé au fond de l’armoire de son atelier et, tout naturellement, il a pris sa place en regard du texte simplement intitulé par son auteur « souvenirs ».

 

Le carnet de route rédigé par le Commandant chef du Bataillon Bonnapetit nous informe que la 25/1 du Génie quitte Vergaville et arrive à son nouveau cantonnement à Donnelay (à 8 km au sud de Dieuze) à 0h15 le 24 septembre 39 et qu'elle en repart de nuit par autobus le 26 pour Burbach (Bas-Rhin) et que le 30, elle quitte Burbach pour Bining et Rahling situés au nord-est de la Moselle, dans le pays de Bitche, sur le plateau de Rohrbach  qui est à proximité de la frontière avec l’Allemagne.

Bining jouxte Rohrbach-lès-Bitche dont le petit fort Casso est un maillon de la ligne Maginot. C’est d’ailleurs dans les casernes de la ligne Maginot que la 25/1 est cantonnée.

Une partie de l’effectif est alors employée au déchargement du matériel et l’autre au creusement d’un fossé anti-chars.

Du 4 au 30 octobre 39, la 25/1 construit dans le secteur de Rohrbach-lès-Bitche 19 abris en béton pour mitrailleuses et 3 autres pour canons de 25.

De cette consolidation de la ligne Maginot pendant “la drôle de guerre” Henri Millet ne nous en a jamais parlé. Il a seulement dit : “Notre invincible ligne Maginot, on en était si fiers, et quand je pense qu’elle n’aura servi à rien!”

Ce sont 2 croquis annotés qui m’ont permis avant mon voyage à Vincennes de savoir que la 25/1 avait séjourné à Rahling et Rohrbach-lès-Bitche. A Rahling des hommes sont occupés à des travaux : fauchage...et à Rohrbach, c’est la pause clopes...Croquis daté, remarquons-le, de la fin des travaux, 30 octobre 1939. Avec l’étang de Vergaville, ce sont les seules traces dessinées par Henri Millet du parcours de la 25/1 en Moselle.

 

Le 31 octobre, la 25/1 embarque dans des camions et arrive à Voyer (au sud de Phalsbourg) à 23h. Le cantonnement se fait en location chez l’habitant. Les soldats y resteront jusqu’au 11 novembre  se reposer et poursuivre leur instruction militaire. Puis le Bataillon recevra l’ordre préparatoire d’un mouvement direction générale Nord.

J’avais l’idée d’un certain temps passé à Voyer ayant découvert une  lettre adressée par une  madame Dubois au nom de toute sa famille à Henri Millet.

Voyer le 31-12-39

“Bien cher soldat, je ne veux pas laisser passer l’année sans vous remercier de votre bonne lettre du mois de Novembre qui nous a fait grand plaisir à tous... Depuis votre départ nous sommes sans soldats”

Il y avait aussi cette photo des Dubois “protégés” par 7 soldats. Sur le bord gauche, un camarade a la main droite posée sur l’épaule de ce “bien cher soldat” Henri Millet qui est le seul dont je connaisse le nom.

En fait le cantonnement à Voyer n’a eu lieu que du 31-10 au 4-11 1939.

Et c'est le 7-11-39 que le convoi de la 25/1, parti de Reding (triage de Sarrebourg) le 4-11, arrive dans le Pas de Calais, à 10km au sud-est de Boulogne- sur- Mer, à Hesdin l'Abbé où le 8-11 les soldats aménagent leur nouveau cantonnement.

Le 13-11, c'est dans le Nord, à quelques kilomètres au sud de Bergues, à Quaëdypres qu'ils sont acheminés et logés.

Puis dans la région de Dunkerque, au nord-ouest de Gravelines, c'est à Grand Fort Philippe (en bordure de mer) et à l'Etoile (petit village juste en dessous) qu'on les retrouve.

L’instruction militaire qu’ils continuent de suivre leur laisse beaucoup de temps libre.

Henri Millet est  là pour témoigner par ses dessins du désoeuvrement que certains comblent par une partie de belote sous les couvertures à Grand Fort Philippe. Le croquis est daté du 24-11-39.

 

A l’Etoile, on devine des silhouettes de soldats occupés à fumer, écrire, coudre... Ou sortant du sommeil comme cet homme, le 27-11, qui semble encore habité par le cauchemar qu’il vient de faire.

 

C’est dans cette période qu’Henri a écrit à ses hôtes de Voyer, cette famille Dubois avec laquelle il s’était lié d’amitié lui faisant quelques confidences. En témoigne ce passage de la lettre de madame Dubois : “J’espère que vous êtes allé en permission et que vous avez trouvé votre chère femme en bonne santé, j’espère aussi que comme vous nous l’aviez dit que vous avez eu le bonheur d’être papa et que tout s’est très bien passé”

La grande nouvelle de la naissance, le 5 décembre, de son premier enfant a valu en effet à Henri Millet une permission exceptionnelle de 4 jours. Sur cette photo, on peut voir le jeune papa permissionnaire avec sa femme et son bébé :

 

Il nous a dit à ce sujet : “De Calais, j’accourus chez nous à l’occasion de la naissance de mon fils François. Mais les bonnes choses ont une fin, le retour au cantonnement me fut particulièrement pénible d’autant que le froid était devenu très vif. Nous étions toujours dans la région de Dunkerque et notre division motorisée prête à intervenir”.

Des notes de service rédigées par le chef de Bataillon Gabrielli, document consulté aussi aux Archives Militaires de Vincennes, annoncent une instruction de tous les gradés de la 25/1 à partir du 14 décembre avec séjour à Guines (Pas-de- Calais)  en vue de l’instruction de pontage avec matériel de 1935, instruction qui sera suivie de très près et poussée avec vigueur jusqu’au 23-12.

Cette instruction, le Caporal Chef Millet est rentré à temps pour la recevoir, ayant vraisemblablement repris le train à Poitiers, le 12 ou 13 après avoir assisté au baptême de son fils le 10 décembre.

Après l’instruction, le 24-12 la 25/1 est de retour au cantonnement. A Grand Fort Philippe ou à l’Etoile ou...

Pour Henri, c’est le premier Noël qu’il va fêter dans le Nord loin de sa femme épousée le 3 octobre 1938. Déjà le 3 octobre 39, retenu en Moselle, il n’était pas auprès de sa Jeanne pour leur premier anniversaire de mariage.

Du carnet de route de la 25/1 pendant “la drôle de guerre”, nous ne saurons plus rien d’officiel après ce 24 décembre. Les notes militaires ne reprennent qu’après le déclenchement de la guerre éclair “la blitzkrieg” le 10 mai 1940.

Les croquis d’Henri Millet s’arrêtent au 27-11-39. Ils ne sont plus là pour servir de repère sur les déplacements de la 25/1 jusqu’au 10 mai 40, fin de la “drôle de guerre”.

Mais ses propos nous ont appris que la 25/1, au début du printemps 40, était encore dans la région de Dunkerque, et que c’est là qu’il a été nommé sergent à compter du 1er avril 40. Cette nomination est bien sûr notée sur son livret militaire, mais sans indication du lieu où elle a été décernée (les lieux exacts de cantonnement faisaient partie du secret militaire).

Cette nomination apparaît également dans la dernière lettre de sa mère qui, mourante, lui adresse ces mots : “Mon cher Henri, ne me pleure pas, je t’en prie... j’avais demandé à Dieu la grâce avant de mourir de te voir un fervent chrétien. Dieu soit béni d’avoir exaucé mes prières. Maintenant j’ai la ferme conviction que là haut comme sergent, tu auras à coeur d’accomplir fidèlement la tâche qui t’incombe, en bon père de famille, et je suis persuadée que tu te feras aimer de tous tes soldats”.

 

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