Chapitre 10 : Images de la vie captive au stalag VIIIC

10-D : Baraque 11: Le Théâtre et la Chapelle.

 

       A) Le Théâtre.

 

                             2 )   La Veuve Joyeuse

 

Vous m'écrivez : "Quel dynamisme autour des Fol's Sag's, quel beau travail… Merci de nous faire partager tes découvertes sur les Fol's Sag's. Cette vie artistique au stalag VIIIC est vraiment étonnante… L'histoire des Fol's Sag's est passionnante et les photos nous aident à mieux imaginer ce que purent être ces moments… ça donne envie de savoir la suite"….

Mais encore : "j'ai parlé de votre travail avec mon père. Il se souvient bien de tout ce côté artistique et théâtral du stalag VIIIC. Cela attirait beaucoup de monde et beaucoup en parlaient" m'apprend Danièle Desforges. Son père, c'est Michel Douguet n° 49154 fait prisonnier à Dunkerque le 29 mai 1940.

Et aussi :"Comme tu le dis bien, papa avait été très concerné par les Fol's Sag's, mais je pense comme spectateur. Il ne peut pas être le Lefèvre des photos puisqu'il est arrivé à Sagan fin janvier 41" regrette Anne-Marie Lefèvre qui aurait été heureuse de connaître une facette artistique cachée de son père.

 

Dans mon chapitre 9, je vous ai parlé des "Journées du Maréchal" des 24-25 et 26 octobre 1941 organisées au stalag VIIIC par l'homme de confiance principal André Maders n° 32478. L'Atelier Île de France se devait d'y participer en mettant en place une grande exposition présentant la vie active (cordonnerie, menuiserie…) et artistique (peintures, sculptures…) du camp. 

Les Fol's Sag's étaient aussi mobilisées d'office pour l'évènement. Il avait été mis au programme au cours de ces journées : Samedi 25 octobre à 13h et Dimanche 26 octobre 41 à 16h une séance de gala de "La Veuve Joyeuse",

"La Veuve Joyeuse", version française de "Die Lustige Witwe", opérette en 3 actes, créée en 1905 par l'autrichien Franz Lehár était l’œuvre la plus en vogue à Paris…

Cette opérette fut créée en captivité dans tous les stalags et oflags qui avaient des artistes capables de l’interpréter.  

La Veuve Joyeuse a été jouée plus de 300 000 fois entre sa création et la mort de Lehár en 1948.Cet opéra représente avec grâce l'Europe désinvolte et frivole du début du XXe siècle, Europe insouciante où les questions politiques sont subsidiaires aux affaires de cœur.

L'action se passe à Paris en 1900 à l'ambassade de Marsovie (pays fictif des Balkans) et du côté de chez Maxim's (restaurant chic de Paris devenu pendant l'Occupation le restaurant privilégié des officiers allemands).

Pour sauver la Marsovie de la faillite, il faut qu'un ressortissant de cette minuscule principauté épouse Missia Palmiéri. Elle est veuve, elle est belle, elle est riche. Ses dépôts à la Banque Nationale maintiennent à flot l'économie du pays. L'ambassadeur Popoff gaffeur mais touchant conduit les grandes manœuvres pour marier Missia au beau Comte Danilo, attaché d'ambassade. Ces deux là se sont aimés naguère, se sont perdus et s'aiment encore. Ils mettront 3 actes et quelques valses pour se le dire, dans un tourbillon de danses et de chansons, brillantes ou nostalgiques : "Heure exquise qui nous grise" "Paris est une fête" "La patrie sera sauvée".

Créée au stalag en l'honneur de Pétain fin octobre, "La Veuve joyeuse" restera au programme de la saison d'hiver 41 au camp mais également dans les kommandos. En effet, la troupe partait aussi en tournée et des représentations de cette opérette eurent lieu à Breslau, à Glogau, à Lüben…

Deguergue et Feursinger en assuraient la mise en scène. Marcou, les décors. Riche et Gaston Joly, les danses. René Bouchu, sous-chef de musique au XVème Génie, successeur de Maxime Corroënne après le 10 février 41, la direction orchestrale et chorale. 

Parmi les nombreux spectateurs, mon père Henri Millet, un des peintres exposants de cette grande manifestation.

Il a acheté et envoyé à son épouse, Madame Millet Henri, 5 rue des Herbeaux à Poitiers, cette carte postale de l'acte 2 de La Veuve Joyeuse "intitulé réception à l'ambassade de Marsovie", où l'on voit de dos René Bouchu dans la fosse d'orchestre dirigeant les musiciens.

 

         

 

Depuis son réaménagement en juin 41, la grande nouveauté du théâtre c'est d'être maintenant doté d'une fosse d'orchestre.

Des photos de l'acte 2 où l'on aperçoit l'orchestre, il s'en trouve souvent dans les archives de nos pères. Au dos de la sienne Maurice Lefèvre a écrit : La Veuve Joyeuse, photo gagnée à la kermesse organisée par le Secours National des 24 et 25 décembre 41

L'illustration de la couverture du programme est l'œuvre de Ray Mothe, architecte et peintre à l'atelier île de France, mais également baryton aux Fol's Sag's et présent dans "la Veuve Joyeuse" en attaché militaire belge nommé d'Estillac.

Dans les documents de Marcel Moreel publiés par son fils Bernard, cette photo de l'acte 3 présente de gauche à droite les 5 meilleurs acteurs des Fol's Sag's

 

 

Robert Hardy : Comte Danilo. Pierre Rousseaux : Missia Palmeri (la veuve), Pierre Chigot : baron Popoff,

Gaston Joly: Nadia, baronne Popoff et René Lafforgue : chancelier Kromski.

 

            

 

Robert Hardy interprétait déjà la servante Chicho de "Madame Chrysanthème" incarnée par Gaston Joly.

André Thénard - qui a lui-même interprété le gérant de chez Maxim's dans la Veuve Joyeuse - a un souvenir ému en janvier 45 (article "Flammes") pour Hardy ce baryton au timbre si agréable, Danilo merveilleux de "La Veuve Joyeuse". Dans les photos de Maurice Scudeller, Hardy apparaît dans un solo et dans celles de Ray Mothe, il est en coulisses. On croirait pratiquement en loge… Selon les dires de Paul d'Hallaine dans son dossier déposé au Mémorial de Caen le théâtre des Fol's Sag's se composait d'une scène, de loges et d'une fosse d'orchestre.

Robert Hardy a interprété maintes fois le rôle de Danilo dans lequel il a excellé au cours de cette saison d'hiver 1941.

 

       

 

 

A Berlin, c'est en cette même année 1941 qu'Hitler avait demandé à son ténor d'opérette préféré, Johannes Heesters, grand interprète du Comte Danilo, de se produire devant les S.S. du camp de concentration de Dachau. A ceux qui lui reprochaient d'avoir accepté, il répondait : "Ce n'est pas ma faute si Hitler aimait ce que je faisais"

Johannes Heesters, surnommé Jopie, né le 5 décembre 1903 aux Pays-Bas, est mort le 24 décembre 2011 en Bavière à l'âge de 108 ans. La presse française s'est montrée discrète au sujet de son décès. Pourquoi ?  Il était resté dans les mémoires "le ténor nazi" hué, lors d'un concert donné dans son pays natal en 2008, pour avoir déclaré qu'Hitler était gentil.

Mais revenons à nos vedettes des Fol's Sag's.

Pierre Rousseaux, n° 12680, nous l'avons rencontré la 1ère fois au chapitre 4. J'ai retranscrit son conte "Un soir pas comme les autres" dédié à sa fille Micheline. Conte publié à Noël 41 dans le Soleil Saganais et illustré par lui-même, peintre à l'atelier Île de France.

Pendant cette même époque, il continue d'être Missia Palmeri (la veuve) après avoir été Pierre Loti de "Madame Chrysanthème", Mimi de "La Bohême". Le plus souvent, il brille dans des rôles féminins.

René Lafforgue, n° 57854 est devenu rapidement une personnalité populaire grâce à son entrain, sa générosité et ses qualités artistiques variées. J'ai déchiffré son nom et son adresse sur le xylophone d'Albert Bergerault : René Lafforgue, 152 Avenue du Maine Paris XIV (Voir chapitre 10 C)

Patoum (chapitre 10-C) nous a présenté ce compagnon de chambrée comme un bon comédien bourré de talent, un être exubérant, un excentrique qui se faufilait pour ne pas passer ses vêtements à l'étuve. "Nous on mettait nos vêtements dans la capote une fois par semaine et ça revenait de l'étuve dans un triste état. A croire qu'à la fin de la guerre, y en a qui sont revenus en bermuda"

René Lafforgue est un auteur, compositeur et comédien au comique communicatif pouvant aborder tous les genres lit-on dans "Flammes" qui publie la chanson "swing ! swing ! swing ! " dont les paroles et la musique sont de René Lafforgue : …Le vieux monde oubliant le rythme des rumbas et des biguines dit : je suis swing.

Il est aussi l'auteur de sketches. Est-ce dans l'un d'eux qu'il a écrit :  "Combien je regrette mon camp de Sagan, la soupe bien faite et le bon vieux temps ! " ?

Un des dessins que m'a envoyé Anna Golaszewska de la part du Musée martyrologe de Zagan est venu illustrer cette affirmation pleine d'autodérision. Ces  2 petits vieux

appuyés sur une canne qui devisent m'évoquent le texte écrit par Joseph Guérif sur son carnet le 4 octobre 40 :

 

 

"Vu dans le camp 2 prisonniers civils. L'un de 68 ans, l'autre presque autant. Ils se promènent appuyés, sur leur canne qu'on leur a donnée, comme de bons vieux. Qu'ont-ils fait pour avoir été faits prisonniers ?"

Selon Patoum, René Lafforgue s'était mis en couple avec Gaston Joly et a refusé une libération anticipée pour ne pas être séparé de lui. Il n'a quitté le stalag que le 8 février 1945. Après la guerre, ils ont continué à vivre ensemble. Au cours de leur carrière artistique, on les retrouve en 1949 à la Comédie de Saint Etienne aux côtés de Jean Dasté, son créateur. René Lafforgue assure la mise en scène et la musique de "La Cagnotte" de Labiche. Parmi les acteurs figure Gaston Joly. René Lafforgue sera aussi directeur de "La Comédie de Provence" de 1956 à 1962. Né en 1917, il décèdera en 1986.

Gaston Joly, c'est sans conteste la diva. On peut lire dans les journaux du camp qu'il est un aimable et séduisant travesti, le charme et la grâce personnifiés qu'on ne peut égaler dans ce genre. Dans les infos du VIIIC d'août 43 qu'il reste imbattable dans les rôles féminins. Mais un jour, malade il est remplacé par Joublin, plein de talent ; seulement la Joubline n'est pas aussi séduisante que notre Joliette : "La grande vedette des Fol's Sag's mademoiselle Joliette sérieusement souffrante a du se faire remplacer par mademoiselle Joubline. Le style Gavroche de celle-ci n'a pas fait oublier l'élégance et le savoureux décolleté de celle-là et si le spectacle en a perdu en puissance d'illusion, il y a gagné en originalité" écrit Vicherat dans le Soleil Saganais de février 41. Les clichés où apparaît Joly en femme sont abondamment reproduits. (photo recto verso Scudeller).

 

       

 

Henri de Fitte évoque, encore aujourd'hui auprès de ses enfants, le souvenir qui semble le hanter d'un jeune prisonnier dont il a oublié ou occulté le nom. Un séminariste qui jouait les rôles féminins et qui à la longue était devenu difficile sur le choix de la robe, de la couleur du rouge à lèvres qui devait s'accorder à la couleur des vêtements. Se sent-il responsable en tant que costumier et fervent catholique d'avoir cédé aux caprices de la star ?

Je pense que ce jeune prisonnier ne peut être que  Gaston Joly. Etait-il séminariste ? Le seul séminariste appartenant aux Fol's Sag's apparaissant dans différents témoignages, dont celui de Patoum, était René Lafforgue qui dans les rôles féminins excellait en sorcière, en grenouille de bénitier…

Pierre Chigot, n° 19769, c'est le compagnon boute-en-train qui a plus d'une histoire drôle dans son sac pour distraire le soir ceux de sa travée tel Patoum. Regardez la joviale caricature qu'a fait de lui Jean Billon et que Ray Mothe a affiché dans son album.

 

             

 

Dans "la marche des Fol's Sag's" Vicherat dit que avec Chigot c'est les boul'vards. 

Si Chigot excelle dans les quiproquos du vaudeville, il est encore un joyeux conducteur de spectacle dans la revue de Music Hall de mars 42.  Dans l'opérette de la Veuve Joyeuse, Chigot est dans son registre jouant l'ambassadeur Popoff, entremetteur gaffeur et sympathique. En a-t-il la tessiture de ténor ? Cela l'histoire ne le dit pas.

Mais Pierre Chigot c'est aussi le 2ème adjoint à l'homme de confiance principal André Maders, le 1er adjoint étant Jean Védrine, n° 32808.

Maders a sans doute demandé à Chigot et Védrine d'être ses coorganisateurs des journées du Maréchal.

Etonnamment Patoum ne se rappelle pas de ces journées ni qu'il y avait des hommes de confiance parmi les prisonniers français du stalag. Mais celui qu'il évoque c'est bien le même Pierre Chigot, né le 21 octobre 1910 à Limoges, devenu en 1947 à l'entreprise de verrerie créée par son père Francis en 1907, son associé en tant que peintre-verrier. Patoum a connu et apprécié les vitraux signés Francis et Pierre Chigot.

 

Mais revenons au dimanche 26 octobre 1941 à 16h : pendant que certains se détendent à la baraque 11/2 où se joue l'opérette, d'autres sont auditeurs à la baraque 9/2 d'une conférence sur l'œuvre législative du Maréchal Pétain.

A 17h15 : Radio : discours du Maréchal.

A 19h45 : les "journées du Maréchal" se clôturent par la bénédiction solennelle du Très Saint Sacrement avec le concours de l'orchestre et de la chorale de Duquesnoy entonnant en final le cantique à Notre Dame de Sagan…

 

Mars 42, Variétés 42 (Montmartre 1889-Montparnasse 1942), revue de music-hall en 2 actes et 16 tableaux.

C'est Henri –Ernest Giscard qui a illustré la couverture du programme. Les danseuses de French Cancan ne forment-elles pas avec leurs jambes comme un rang de barbelés séparant le Paris insouciant et bohème de la fin du XIXème siècle et le Paris de 1942 sous l'Occupation ?

 

 

Toujours dans "Flammes" André Thénard dans son article sur le Music-hall aux Fol's Sag's se remémore ce spectacle :

Dans "Variétés 42" nous retenons une évocation de Montmartre 1889 présentée par les personnages qui illustrèrent cette époque dans le domaine de la chanson et de la danse : Bruant (Jo Roth) reçoit dans son cabaret l'incomparable Yvette Guilbert que Rousseaux campe de façon extraordinaire ; elle-même nous présente les gloires du moment : La Goulue, Casque d'Or, Grille d'Egout, la Belle Otéro, Valentin le Désossé, le chanteur Mercadier, le peintre Willette, le dandy Montesquiou, toute cette jeunesse bruyante, bohême, bon enfant, qui faisait les beaux soirs du Moulin Rouge à la fin du siècle dernier.

Relevons aussi le cachet très 1830 d'un "Taglioni chez Musette" dont la fraîcheur et la grâce constituent un des clous du spectacle.

En 1830, à l'Opéra de Paris, c'est un ballet, sur une musique de l'époque, avec Marie Taglioni danseuse au romantisme éthéré contrastant avec le tapage du bal Musette.

En 1942, aux Fol's Sag's, c'est une mazurka dansée par Dany Rebello et Leroy sur une musique de Gadoue..

Le Final", défilé des boîtes de Montparnasse, nous ramène au temps présent 1942 et c'est avec un petit serrement de cœur que nous entendons retentir les noms célèbres de la Rotonde, de Bobino, des Vikings, du Select, de la Palette…

 

Juin 42 : Ces dames au chapeau vert. Juillet 42 : Topaze.

A partir de juin 42, c'est le nom de Georges Feursinger qui apparaît sur les programmes comme directeur des Fol's Sag's, Jean Vicherat alias Jean de Lébrijes, fondateur du théâtre, venant d'être rapatrié. Le régisseur, c'est J. Deguergue : Léon Tille est-il rentré en France aussi ?

La maquette des programmes et des décors est l'œuvre de Roger Volbart, peintre à l'atelier île de France, qui semble prendre la suite de Marcou et Demouron.

Ces dames au chapeau vert, c'est une comédie en 4 actes écrite en 1922 par Germaine Acremant. L'intrigue se déroule dans la France d'après la 1ère guerre mondiale et dévoile les mésaventures d'Arlette, ravissante jeune parisienne dont le père s'est suicidé et qui est recueillie dans le Nord de la France par ses quatre cousines bigotes : les sœurs Davernis.

 

  

 

Est-il utile de vous dire qu'Arlette aux Fol's Sag's, c'est Gaston Joly ? l'aînée des 4 sœurs Davernis, à l'autorité intransigeante, c'est René Lafforgue. Les 3 autres sont Pierre Rousseaux, André Thénard et André Dumas.

Dans la comédie en 4 actes de Marcel Pagnol, Topaze, professeur à la pension Muche, c'est André Aubeleau (de l'Odéon). Muche, c'est René Lafforgue qui vient offrir la main de sa fille Ernestine interprétée par Gaston Joly, à Topaze. L'un des élèves de Topaze, c'est Henri de Fitte, habituellement costumier et maquilleur de "ces dames". Le souffleur, c'est André Monet, remplaçant d'Ange Viel.

Octobre et novembre 42 Les Fol's Sag's ont préparé pour les kommandos un spectacle composé des meilleurs sketches, chants et danses en douze tableaux du répertoire.

"Les autorités allemandes ont organisé le transport de la troupe avec un minimum d'aléas et de fatigue lors des tournées dans des kommandos rattachés au stalag VIIIC : à Neusalz le 25 octobre, à Liegnitz (Huberushof) le 31, à Neumarkt, le 31, à Trachenberg le 7 novembre, à Hundsfeld le 8, à Halbau le 14…" lit-on dans le Soleil Saganais.

Le programme de ce spectacle de variétés en douze tableaux m'a été envoyé par Jean-Luc Durin. Il l'a a retrouvé dans les archives de son père Albert Durin qui appartenait au kommando 100 situé à Neuhammer, maintenant Swietoszow, à 20 km de Sagan. Le théâtre ici est baptisé "Neuhams Gaieté". Il présente le 22 août 1943 ses propres variétés dans un programme imprimé au "Soleil Saganais". Les musiciens de "Neuhams Gaieté" ce sont les "Gefang's Melodyst's" qui jouent l'ouverture, la reprise après l'entracte, et le final intitulé "Espoir". Albert Durin y est clarinettiste. Voici la photo recto et verso de ce groupe de musique avec tous les noms de ceux qui le composaient.

 

   

 

Defives (rang debout, deuxième en partant de la droite), est-ce Pierre Defives qui avait créé un site web de témoignages des ex prisonniers des stalags VIII ? Pierre Defives y avait publié son propre récit : "Mourir en Silésie" où il parle de son kommando situé du côté de Oberleschen, village proche de Neuhammer. J'ai consulté ce site en 2009, mais en 2010 il est devenu obsolète.

Pierre Defives y avait retranscrit le livre de Louis Bodez, de Saint-Brieuc, sorti en 1980  "Mémoires d'un gefang". Louis Bodez était l'homme de confiance du kommando 1125 de Freiwaldau dépendant du stalag VIIIC

Je relève un passage du récit de Bodez : "25 décembre 1940 : "… Nous n'avions pas encore de prêtre dans notre kommando. Et c'est le cœur serré que nous écoutâmes le "Minuit chrétien" et le "Noël en mer" chantés par Irvoas de sa voix de baryton et qui nous allaient jusqu'aux entrailles… puis ce fut Henri Lavignasse, un nantais pur sang et un amuseur n°1 qui nous raconta quelques histoires… Ces chants, ces histoires me donnèrent l'idée de créer un théâtre… La Croix rouge nous envoya clarinette, saxo, accordéon…

Au kommando 1469 (à Lüben ?), il y avait aussi un théâtre avec ses musiciens. Joël Baudry a retrouvé au fond d'un tiroir la photo des "Bouffes silésiens" auquel appartenait son père Bernard Baudry, vendéen, fait prisonnier à Malo les Bains en juin 40 et devenu au stalag matricule 49392.

 

 

 

Samedi 21 novembre 42 à 14 heures, aux Fol's Sag's, c'est la première de "On r'verra", revue de music- hall en 2 actes et 18 tableaux dans le cadre de "la  quinzaine de la France Impériale du 20 novembre au 6 décembre 1942".

Ce sera au cours de ces journées l'unique séance, le théâtre étant investi  presque chaque jour pour des conférences sur l'histoire de la colonisation française. Elles sont données en particulier par les membres du Cercle de la "Révolution Nationale" fondé par l'homme de confiance Maders selon les directives des services "Scapini" créés par Pétain.

Maurice Lefevre a conservé précieusement le programme de "On r'verra". Mon père des photos de ce spectacle derrière lesquelles il a noté "au théâtre du camp Sagan- stalag VIIIC" :

 

     

"En vacances"                                                                   " sketch colonial"

La lecture du programme nous apprend que ces 4 personnages insouciants sont interprétés par Gaston Joly, René Lafforgue, Fernand Février et Roland Ferrand et qu'ils interprètent un sketch musical de René Lafforgue.

"Sketch colonial" Ce sketch fait partie d'une évocation coloniale en 4 tableaux de Bernard Pignon intitulée "La gloire de l'esprit français" à propos de l'Indochine, l'Afrique et les îles lointaines. La musique est d'André Serret et l'orchestration de Bernard Sorensen.

Sur la photo : Fernand Février, le chanteur, et Raymond Tanguy, le récitant, en costume blanc. Au centre : Jean Vigne, l'Afrique Blanche (l'Afrique du Nord).

Aucune photo de "La prière de la Charlotte". Cette chanson est de Jehan-Rictus : Charlotte, une pauvre fille perdue implore la Vierge la nuit de Noël de la prendre avec elle pour s'occuper de l'enfant Jésus. En 1933, Charlotte c'est Marie Dubas, chanteuse de cabaret. En 1942 aux Fol's Sag's c'est Dany Rebello. Le Soleil Saganais le décrit intelligent et sensible aussi bien dans la comédie que dans le drame atteignant un pathétique poignant dans "la prière de la Charlotte".

Mon père a apprécié la comédie en un acte de Feydeau "Feu la mère de madame"

Et aussi "Les Dorlys" : Ce sont des équilibristes admirés pour leur force, leur souplesse et leurs poses plastiques. Ils se nomment Gabriel Stemmer et Gustave Coustenoble.

 

 

Gustave Coustenoble, Jacqueline Dordron l'a bien connu. C'était un ami de son père Gabriel Dordron, n° 13376. Tous 2 étaient de Caen où ils ont été démobilisés courant 1945, après l'évacuation du stalag VIIIC à l'arrivée des russes en février. Jacqueline a entendu son père lui parler des spectacles du camp auxquels participait Gustave Coustenoble dit "Tatave":

"Mon père et lui se connaissaient avant la guerre. Ils sont morts à peu près en même temps en 2006. Tatave organisait des spectacles d'équilibristes et de jongleurs. Mon père m'a souvent raconté qu'au début ces comédiens n'avaient rien et qu'il avait fabriqué pour Tatave un rouleau en bois accompagné d'une planchette pour exécuter des numéros d'équilibre".

Jacqueline se rappelle que Tatave était assez petit et qu'il est sans doute l'équilibriste à droite sur la photo.

En 1ère partie de "On r'verra" dans "La gloire de l'Empire Français", c'était lui qui symbolisait l'Afrique Noire.

Au dos de cette dernière photo, Henri Millet a écrit : "Final d'on r'verra au théâtre du camp. Sagan, stalag VIIIC".

Le final de cette revue de music-hall se déroule sur la chanson : "On a vu on r'verra" : paroles et musique de René Lafforgue.

On a vu, on r'verra quoi ? Paris bien sûr.

Dans cette revue historique, Jean Lemarié est Louis XIV. En 1750 : Jean Vigne est Marie-Antoinette, la bergère de "Il pleut, il pleut bergère"… En 1830 : On retrouve "La Bohême" : Mimi, c'est Dany Rebello et Rodolphe, c'est André Thénard, remplaçants de Pierre Rousseaux et Ray Mothe rapatriés. De nouveau aussi "Le Moulin Rouge" dans lequel Andrac est le peintre Willette qu'il incarnait déjà dans "Variétés 42".

 

 

 

Sur la photo on voit au fond Louis XIV avec sa perruque. Les deux de la garde française 1750 : Pierre Roth et Léon Toucas coiffés du tricorne.

Lors de ma conférence à Migné-Auxances le 17 mars 2011, André Janvier a reconnu le petit personnage en partant de la gauche entre le 2ème garde et la bergère. C'est à la façon dont il tient son bras gauche blessé à l'escrime qu’il a identifié son père Abel Janvier. Est-ce aux Fol's Sag's qu'il avait emprunté un costume de femme pour l'une de ses tentatives d'évasion ?

Dans ce final tout le monde chante l'espoir de revoir Paris dont nous n'avons que le refrain final :

 Paris, Paris, Paris,(bis) /Et ça suffit, le cœur est pris/ Paris, Paris, Paris,(bis) /C'est du Champagn' on se sent gris / Paris, Paris, Paris,(bis) /Et tout pétille et tout sourit /Ça vous donne un grand coup dans l'dos / D'savoir qu'à Cannes et à Bordeaux /En Bretagne et en Picardie /A Tunis ou Pondichéry,/ Dans le désert, Dans l'univers /

Tout le monde connait Paris (bis).

Février 43, spectacle de Grand Guignol.

A Paris, à Pigalle, au 20 bis rue Chaptal, le Grand Guignol, c'est un théâtre où se donnent des pièces brèves : les lumières verdâtres, l'hémoglobine, les crimes font le succès de ces spectacles sanglants. Une de ces pièces populaires, c'est "La Griffe" de Jean Sartène mise en scène au stalag VIIIC par un certain Georges Méa.

La Griffe, drame en un acte, se déroule dans une triste ferme de la France profonde. Il s'y joue tous nos cauchemars de sadisme et de persécution. C'est ce que traduisent les illustrations du programme, œuvre de Roger Volbart, peintre de l'atelier île de France et décorateur du théâtre. En couverture, il a représenté cette griffe sanguinolente. Au dos, Guignol est pantelant sur son castelet qui en fait s'avère être un mirador devant les rangs de barbelés.

 

   

 

La rente viagère, c'est une comédie gaie en un acte, de Gabriel d'Hervilliez, créée en 1932 au théâtre Pigalle. En février 43, c'est René Lafforgue qui en assure la mise en scène aux Fol's Sag's.

Mais n'te promène donc pas toute nue, c'est la comédie célèbre en un acte de Georges Feydeau adaptée en court métrage en 1936 avec Arletty dans le rôle de la femme dénudée, Clarisse Ventroux. Au stalag VIIIC en ce février 1943 c'est Max Laethier qui en est l'interprète ; il est aussi sculpteur à l'atelier île de France.

Avril 43, cabaret silésien. C'est le Soleil Saganais qui parle à propos de ce cabaret de l'excellent arrangement de Millet, le fidèle et compétent second de Valéry pour tout ce qui touche à la musique. Il salue également le solo de trompette par Millet. Valéry, je n'ai rencontré ce nom nulle part ailleurs au cours de mes recherches et Millet, ce n'est pas mon père qui ne savait jouer que du pinceau.

En juillet 43, l'école des contribuables est à l'affiche. Roger Volbart en a brossé les décors.

 

    

 

André Thénard y est metteur en scène et acteur avec Andrac et Jean Lemarié. Dany Rebello est absent de la distribution et pour cause… de rapatriement : "Dany Rebello, femme fidèle, nous a pourtant faussé compagnie le 26 juin 43" (in le Soleil Saganais)

En août 43, la sonnette d'alarme. C'est une comédie en 3 actes qui est apparue le 15 décembre 1923 à Paris, au théâtre de l'Athénée.

En août 43, au théâtre des Fol's Sag's, pour jouer cette comédie, les acteurs ont le plaisir de revêtir de nouveaux costumes confectionnés par Raffanel, Fétu, de Fitte et Fourcade. "Les soieries ont été offertes par le groupe provincial Rhône et Loire du stalag VIIIC" est-il écrit sur la couverture du programme".

En effet en mai 43 avait pris place l'exposition régionale "Lyon et soieries" dont l'artiste organisateur était Alfred Rémond, n° 8575, peintre à l'atelier île de France. Dans l'album d'Alfred Rémond transmis par son fils Michel, il y a des photos d'un métier de type Jacquard fabriqué au stalag à "l'atelier des jouets" et de mannequins portant des robes conçues et réalisées par Rémond et Fétu.

Août-septembre 43 gala de jazz 

 

      

 

 

 Le remplaçant de Patoum parti fin 42, à la batterie, c'est André Monet. André Monet était aussi acteur et s'alternait avec Ange Viel dans le rôle de souffleur de théâtre.

Novembre 43 : Azaïs.  C'est une comédie en 3 actes de Louis Verneuil.

Le professeur Félix Borneret (Jean Lemarié) explique à son élève Suzette Wurtz (Gaston Joly) la théorie des compensations, élaborée par le philosophe Pierre-Hyacinthe Azaïs, selon laquelle dans la vie les moments de bonheur sont compensés par les moments de malheur.

 

 

C'était la dernière séance ??? Le rideau est tombé. Les autorités allemandes n'ont plus qu'une préoccupation : le Front Russe.

Adieu toutes les belles photos dispensées par la propagande allemande réussissant à faire croire à la population française que les prisonniers n'étaient pas si malheureux que ça dans les stalags.

Que pensait Jeanne Millet en recevant une photo de son époux à l'atelier de dessin : photo parfaitement construite : cadrage soigné, éclairage doux, ambiance feutrée… des cartes postales des spectacles aux riches costumes des Fol's Sag's, des lettres rassurantes ?

Que son cher homme même s'il souffrait de son état de prisonnier était comme dans "un camp de vacances" derrière les barbelés ? 

La censure, la geprüft, ne permettait pas à Henri Millet d'écrire qu'il avait faim, qu'il avait trop froid, qu'il était soumis à des marches forcées, à des appels interminables…

Son camarade Christian Sandrin (chapitre 10-A), peintre à l'atelier île de France, a écrit dans un carnet bien des années après la fin de la guerre un texte intitulé :"souvenirs de captivité 39-45" que son petit-fils Julien Sandrin nous a aimablement photocopié.

…Je me souviens surtout des cruels hivers de -38° -40°, aux nuits tombantes, figés aux garde à vous, les appels comptés, sans cesse recomptés qui nous changeaient en pitoyables statues de glace. La vie nous quittait… mes vingt ans ont-ils vraiment existé ? Je ne sais plus.

 

Retour au menu