Chapitre 10 : Images de la vie captive au stalag VIIIC

10-D : Baraque 11: Le Théâtre et la Chapelle.

 

             B) La Chapelle.

 

En juin 40 les prêtres français prisonniers au stalag VIIIC n'ont qu'un coin de tente pour célébrer la messe. C'est quotidiennement à 4h et ½ du matin que des séminaristes se lèvent pour y assister.

Le 15 août 1940 s'ouvre une chapelle.

Antoine Pagni note dans son carnet : "15 août… j'assiste à une grande messe solennelle dite dans une baraque et je communie. La baraque est pleine à craquer". Les autorités allemandes viennent de reconnaître officiellement le droit à 12 prêtres sur les 239 présents  parmi les prisonniers français d'officier régulièrement dans une ½ baraque qui leur est affectée.

C'est dans une même baraque que sont logés tous les prêtres au cours de l'automne.

L'abbé Jean Protat, dans son carnet transmis par son neveu Jacques Marsick, écrit que dans cette baraque : "l'existence journalière y était intenable. Il n'était pas question pour nous de partir au travail, notre statut de clerc laissant planer quelques doutes sur la légitimité de notre emploi éventuel…"

On apprend aussi dans ce carnet que les allemands ayant autorisé cercles culturels et conférences publiques, il y eut une tentative de confier à ces prêtres désœuvrés  des charges compatibles avec leur être sacerdotal. Mais faute de toute documentation religieuse à consulter, leur acquis en la matière se montra souvent insuffisant pour donner un témoignage de foi.

C'est à Paris en septembre 40 qu'est fondée par le cardinal Suhard "l'Aumônerie générale des prisonniers de guerre". Elle est confiée à l'abbé Jean-Baptiste Rodhain.

Ces ecclésiastiques font le constat qu'après la défaite, l'opinion publique s'est plus ou moins habituée à l'absence des prisonniers.

Dans sa volonté de lutte contre l'oubli, l'aumônerie générale crée au début de l'été 41 un mouvement d'adoption par les paroisses de France des paroisses captives. Dans le diocèse de Lille, c'est le 3 août 41, fête de Saint-Pierre aux Liens,  que se déroule une journée de prière et de charité pour les prisonniers de guerre afin que Dieu les libère de leurs chaînes comme il l'a fait pour l'apôtre Pierre. 

C'est le stalag VIII C de Sagan en Silésie que ce diocèse choisit d'adopter quelque temps plus tard, en septembre. Une liaison directe est établie avec les aumôniers de ce camp  afin de subvenir aux besoins les plus urgents.

Ce mouvement d'adoption allège la charge de l'aumônerie générale qui a en charge les 3800 prêtres prisonniers dans les stalags et oflags.

 

L'aumônerie édite des images pieuses, diffusées exclusivement en France, dont le verso est une "prière des enfants pour leurs papas prisonniers". Le recto est propre à chaque camp : pour le stalag VIIIC, c'est une scène de la Passion créée et jouée, en mars 41 pendant le carême, au théâtre des Fol's Sag's, par des prisonniers aidés par des membres de la troupe.

 

                 

 

Dès décembre 40, l'abbé Rodhain fait envoyer dans les camps des "valises-chapelles",  colis contenant sous le minimum de volume, tout ce qui est nécessaire à  la célébration de la messe, calice, ciboire…  vin de messe (180 000 litres seront expédiés dans tous les stalags et oflags en un peu plus de 3 ans) qui fait autant défaut que les objets liturgiques. En un peu plus de trois ans, l'Aumônerie fera partir 3000 de ces chapelles portatives, 838.000 évangiles…

 

Avant l'arrivée des valises-chapelles, pour pallier à la pénurie des objets liturgiques, la solution ne fut elle pas d'en fabriquer avec les matériaux du bord ?

Une photo retrouvée  dans les archives de mon père, Henri Millet, représente un magnifique ostensoir. Au verso, il a noté : Sagan. Stalag VIIIC. Ostensoir réalisé avec des boîtes de conserve.

 

 

De tels objets d'art sacré ont-ils fait partie des expositions religieuses d'août et octobre 40, prémices de l'atelier des peintres, sculpteurs, architectes…?

Antoine Pagni, n° 34342, note dans son carnet :  "dimanche 20 octobre 1940. "Je communie. On a organisé une exposition d'art religieux, de nombreux artistes nous ont apporté leur concours. Moi-même avec mon camarade Hubert nous avons confectionné une crèche provençale. Tous nous avons du mérite, car il a fallu travailler avec peu de moyens. Pour un camp de prisonniers, cette exposition est une merveille, des dessins, sculptures sur bois, des peintures, architecture : projet d'aménagement de la chapelle.."

Merci à Simone Pagni, sa fille, grâce à qui nous pouvons regarder la photo de cette crèche provençale.

 

 

Le projet d'aménagement de la chapelle à la baraque 11/1, affectée à l'exercice du culte, fait suite à l'inauguration du théâtre des Fol's Sag's, baraque 11/2 du 13 octobre 40 ( voir chapitre 10-D ).

Ce sont les mêmes architectes : Beauvois, Mothe et Giscard qui sont les maîtres d'œuvre d'une véritable chapelle dotée d'une sacristie, d'un autel, d'un harmonium et de bancs.

 

 

Le lundi 14 octobre dans la baraque 12/1 où il loge, Joseph Guérif se réjouit : "Un prisonnier architecte travaille dans notre baraque le projet d'un autel magnifique pour la chapelle."

Cet architecte n'est autre que Ray Mothe. Dans son album, il  présente cet autel photographié le 1er mai 1941, jour de la Saint Philippe, fête du Maréchal. Le seul décor consiste en deux francisques se détachant sur fond bleu-blanc-rouge. Ray Mothe a gardé aussi de ce 1er mai 41 le programme de la messe solennelle à l'issue de laquelle la chorale de Charles Duquesnoy a entonné le  "Chant du cantique pour la France" dont voici le dernier couplet :

"Nous vous prions, o saints de France/ Soutenez notre Maréchal/ Gardez sa force et sa vaillance/ Car brille en lui notre idéal."

           

En d'autres circonstances, des fresques entourant l'autel  en fonction des temps liturgiques marquent Noël, l'Assomption, la Toussaint… Dans son rapport Paul d'Hallaine en même temps qu'il en publie la photo note que la fresque des saints de France est peinte à l'huile sur toile par Frère Lubert.

 

 

Une chapelle avait été également aménagée au Lazarett, l'hôpital du VIIIC dont l'abbé Jean Protat fut l'aumônier de novembre 40 à mars 45.

Paul d'Hallaine rapporte que c'était pour les malades et les grabataires qui allaient mourir un  grand secours. Il dit aussi qu'il régnait dans le camp de Sagan un grand  "Elan vers Dieu" car beaucoup espéraient une "libération" soudaine, sorte de Miracle venu du ciel.

 

 

A la tête du culte catholique, un Aumônier principal réside au camp et officie dans la chapelle principale.

Le 1er en date est un aumônier militaire originaire de Douai : l'abbé Jean Kah qui a fait la guerre de 14-18. Il a exercé au stalag de juin 40 au 29 juillet 41, époque à laquelle il a été rapatrié au titre d'ancien combattant. De retour dans le Nord en l'été 41 est-ce lui qui a incité le diocèse de Lille à adopter la paroisse du stalag VIIIC ?

Au stalag VIIIC La messe est dite quotidiennement à la chapelle du camp, et le dimanche 3 services donnent à tous ceux qui le désirent la possibilité d'accomplir leurs devoirs religieux. C'est ainsi que le dimanche 8 décembre 40, fête de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge sont célébrées 3 messes chantées : à 7h pour les blocs EFG, à 8h pour les blocs HIL et pour les polonais du camp, à 9h pour les blocs ABCD. 2 "messes privées" ont eu lieu à 5h30 et 6h30. Messes privées réservées à qui ?

Dans le n°6 du "Soleil Saganais" du 28 février 41, un article de l'abbé Kah est intitulé : Sagan Carême 41, avec pour sous titre : "L'enfant prodigue XXème siècle". On peut comprendre à travers le programme de ce Carême que l'enfant prodigue, c'est le français qui s'est détourné du Père abusé par des idéologies fallacieuses.

En particulier "il a été perdu par le laïcisme, lèpre des temps modernes. Ce qui le sauvera, c'est le retour à Dieu". Tel est l'objet de l'homélie du dimanche 2 mars, 1er dimanche du Carême. De quoi alimenter la polémique qui opposait farouchement instituteurs républicains et catholiques pratiquants !

Le 1er mai 41, c'est la grand'messe au camp pour la "Fête de Monsieur le Maréchal Pétain, chef de l'Etat Français, du Travail et de la Paix sociale".

Le 25 mai 41, l'Abbé Kah dit une messe pour le repos de l'âme de Jules Noël à la chapelle du camp. "Kah sut en termes élevés glorifier le disparu, sa fidélité à son club et à son pays et son culte du corps par le sport" ( "journal l'Auto").

Jules Noël était un excellent athlète du "stade français", porte-drapeau de l'équipe de France aux jeux olympiques de 1932. Il est mort sur le champ de bataille le 19 mai 1940. Au mois de mai 41, Jean Guimier et Jean-Paul Bauer, les fondateurs du "Stade français du Stalag VIIIC" créé en novembre 40 le rebaptisent "Stade Jules Noël" en hommage posthume à ce grand sportif  avec qui ils appartenaient au "bataillon de Joinville".

Le 14 juillet 41, l'abbé Kah invite Ray Mothe à une cérémonie à la chapelle en présence du général de brigade Maillard et du contre-amiral Rioult qui visitent le camp.

Sur cette photo de l'album de Ray Mothe, on voit l'abbé Kah officiant ce même 14 juillet 41 lors d'une cérémonie au cimetière.

"Entre les plus beaux noms, leur nom est le plus beau"

 

 

Le 2ème Aumônier principal, le Père Michel Olphe-Galliard est né en 1900 dans une importante famille du Dauphiné de descendance capétienne. Au moment de sa mobilisation, sorti soldat 2ème classe du service militaire, il est devenu en religion le Père Supérieur de la résidence jésuite de Toulouse. A son arrivée Au stalag VIIIC, il est immatriculé 13.858.

Le père Olphe-Galliard demande aux délégués CICR en visite le 16 février 42 de faire venir du vin de messe, rare, paraît-il, en Allemagne .

C'est lui qui officie pour la "Fête Dieu" du 23 mai 1942 et mène la procession, portant le Saint-Sacrement sous le dais, de reposoir en reposoir à travers le stalag. C'est l'abbé Jean Protat qui prêche et sur les photos de cette cérémonie issues de son album, on peut avoir un aperçu de cette immense procession, des malades couchés sur les brancards près du reposoir dressé derrière l'hôpital.

 

 

 

Le Père Olphe-Galliard est un homme d'écriture, fidèle disciple de la spiritualité de Saint Ignace (fondateur des Jésuites) prônant une obéissance aveugle. Il rédige de nombreux articles pour le Soleil Saganais invitant les prisonniers à une véritable dévotion à la personne du Maréchal.

 

Dans le n° du 10 décembre 41, il titre : "Obéir"

"Obéir aveuglément… Nous avons un chef-un vrai- que tous admirent, que tous vénèrent. Nous n'avons pas à discuter ses directives, pas même pour les approuver".

 Le prisonnier ne doit se servir de son intelligence que pour "comprendre qu'il ne faut pas chercher à comprendre, comprendre qu'il n'y a rien à comprendre"

Le n° de juillet 42 rend hommage à "Nos Mères"

"L'État Français fête les mères. C'est un signe non équivoque de la Révolution qui présage des temps nouveaux. Honneur à la famille ! Quand vous lirez ces lignes, la France aura célébré avec ferveur cette fête le 31 mai. Le stalag, comme beaucoup de vos kommandos aura pris part à cet hommage".

 

Ce numéro de juillet 42 faisait partie des archives d'Henri Millet et aussi cette photo envoyée par son épouse Jeanne au dos de laquelle elle a simplement noté :

"31 mai. En attendant papa". C'est le tampon de la geprüft 65 du Stalag VIIIC qui en a supervisé la réception.

 

 

 

C'est un peu plus d'un an après qu'Henri Millet est revenu chez lui  grâce à l'intervention du Docteur Mentzel (médecin-chef allemand de l'hôpital) qui lui avait demandé de faire son portrait. Heureux du résultat et sachant que le prisonnier était marié et père d'un enfant, il le fit inscrire sur la liste de départ du stalag VIIIC du 17 juillet 43.

Ce 17 juillet 1943, le Père Michel Olphe-Galliard fait aussi partie du convoi de rapatriement quittant le stalag VIIIC en tant que "sanitaire". Le voyage comprend une étape au stalag IVB de Mühlberg avant de gagner Compiègne.

La nouvelle de leur retour est annoncée dans une publication parisienne d'août 1943 du bulletin "Informations VIIIC" qui se veut être un lien entre les "Saganais", c'est à dire les prisonniers du stalag VIIIC et leurs familles. 

En 1ère page, sous le gros titre "Retour d'Allemagne" sont rapportés les propos du Père Olphe-Galliard disant en substance qu'il ne cherche pas à se déculpabiliser et déclarant : "j'ai quitté mes fils des barbelés ne pouvant me soustraire au titre de sanitaire.. D'autres continueront l'œuvre de Dieu parmi eux. J'ai confié à M. L'Abbé Pierre Petit la Croix d'Aumônier". 

Suit un article du docteur Charles Brisset, ex prisonnier n° 729, médecin-lieutenant de l'oflag VIIIG ayant exercé à l'hôpital du stalag VIIIC, fervent catholique qui a une pensée pour ses amis prêtres restés en captivité : "N'oublions pas de mentionner le père Calmet (infirmerie) et l'Abbé Protat (hôpital) qui continuent parmi nos malades le beau ministère que beaucoup d'entre nous ont été à même de connaître et d'apprécier".

Le Père Vincent Calmet et l'Abbé Jean Protat sont encore au stalag en février 1945 au moment de l'évacuation du camp ainsi que l'Abbé Pierre Petit. Ils seront dans les derniers à repartir s'occupant avec un dévouement sans faille de leurs compagnons d'infortune.

Choix délibéré de rester jusqu'au bout alors qu'on vous offre le rapatriement ?

Jean Protat, n° 47.644 se fait l'écho, toujours dans son carnet, de la détérioration du climat d'amitié vraie en l'été 43 avec des possibilités offertes à certains par les médecins français de simuler des maladies afin de rentrer en France comme "sanitaires" :

"il y eut une extrême lassitude et des abandons de la part de ceux qui avaient pris des responsabilités et occupaient dans le camp des postes importants. A la faveur d'un certain compromis de la part des autorités allemandes de l'hôpital il devint peu à peu habituel de rapatrier comme "malade" des prisonniers jouissant d'une parfaite santé. Les convois étaient réguliers, et pour y prendre place il suffisait de manœuvrer avec assez d'esprit de suite pour gagner la sympathie des médecins français et se faire présenter par eux sur des listes de rapatriement… Le régime des privilèges jouait à plein et facilita les capitulations. Les médecins français m'offrirent par 2 fois leurs services que je refusai tout net. J'aurais trahi en cédant à cette tentation, comme ce fut le cas pour quelques prêtres, dont notre aumônier principal tout jésuite qu'il fut.

25 avril 1943, dimanche de Pâques : Jean Protat et l'aumônier principal sont photographiés côte à côte. Devant la porte de la chapelle ?

 

 

 

Le 3ème Aumônier principal : l'abbé Pierre Petit, d'Epernay, n° 54.733, a exercé ses fonctions au stalag VIIIC du 17 juillet 1943 au 14 mars 45, jour de son évacuation. Puis au stalag IX B de Fallingbostel jusqu'au 8 mai 1945, date à laquelle il est rapatrié.

 

Le 17 octobre 1943, Pierre Petit reçoit le "Pontifical" préparé et remis par Antoine Lubert qui vient d'en terminer les enluminures. Ce pontifical de 15 pages se trouve maintenant au CHRD de Lyon. Il fut utilisé à Sagan et dans les kommandos de travail pour une dizaine de célébrations, en particulier celle de la Confirmation habituellement administrée par l'évêque. Le rituel des sacrements a été adapté par le Siège Apostolique à l'usage des simples prêtres privés de leur hiérarchie.

 

 

C'est ainsi qu'au kommando 1243 où travaillait le prêtre Jules Camper qui officiait aussi dans l'église Saint- Pierre- Saint- Paul de Sagan, des prisonniers purent recevoir la Confirmation. Jules Camper était un breton de Port-Blanc, c'est là que Jacques Dauchel le croisa par hasard sur la plage après la guerre et fut heureux de revoir son curé grâce à qui il avait renoué avec la foi chrétienne en se faisant confirmer le 31 octobre 1943.

 

Du 27 au 30 mars 1944,  Pierre Petit est l'un des 19 participants  du 2ème  synode du clergé du stalag VIIIC et des kommandos de Silésie. Le révérend père Rhodain, aumônier général de tous les camps de P.G. français en Allemagne, a enfin obtenu à partir de 1943 l'autorisation allemande d'organiser des synodes dans les paroisses captives.

De quoi fut-il question dans ces synodes de Sagan ?

En 1977, Jean Protat s'aidant des notes de son carnet rédigées en 1944, en fait le commentaire à la demande de Pierre Petit.

Pierre Petit s'est entre temps converti au protestantisme découvert auprès des pasteurs du stalag qui célébraient aussi leur culte dans la chapelle. Il est un ardent militant de l'œcuménisme et exerce le professorat d'histoire moderne et contemporaine à la Faculté protestante de théologie de Montpellier.

Il entreprend en 1977 de rassembler sur la seconde période du camp (1943-45), au prix d'une vaste correspondance qui n'a rencontré qu'un refus, la documentation sur "le clergé au stalag VIIIC" qu'il publie sous ce titre dans un dossier en 1978 dont un exemplaire a été remis à la médiathèque du Mémorial de Caen.

Jean Protat insiste sur le fait que ces synodes s'enracinaient dans le concret :

"On a fait fi de la métaphysique. On a discuté par contre de théologie morale…Rigorisme ? Laxisme ? Ni l'un ni l'autre. Un simple rappel de ce qui est condamnable, compte tenu des circonstances atténuantes…Le "troc", le "marché noir" sont à l'ordre du jour".

Les aménagements en matière de morale entériné par les "synodes" de Sagan ont été les prémices sur beaucoup de points des évolutions de l'éthique chrétienne.

"Il fut question de liturgie: Tout en refusant de verser dans "l'anarchie" et en souhaitant au contraire "rester dans la ligne de l'Eglise" en communion très étroite avec la Hiérarchie, le Souverain Pontife, l'Episcopat.

La messe reste la grande affaire. L'office auquel chacun s'attache pour le faire mieux comprendre et aimer. Face au peuple, il a des avantages. Dialogué dans la mesure où ce dialogue consiste à répondre en commun aux prières liturgiques, il apparaît plus vivant. Chanté il prend tout son sens. On a retrouvé en captivité tout le charme des messes bien chantées, du grégorien et des communs alternés. On a vidé la messe de tout ce qui l'alourdissait : prône, avis, recommandations, triple quête pendant le credo. On a supprimé tout cela.

Nous sommes restés prêtres et parce que prêtres, nous avons fait chaque fois au cours de ces synodes un peu de retraite. Oh ! sans doute" le grand silence" ne fut pas de rigueur. Les soirées se passèrent au jazz ou aux Fol's Sag's. La pipe et la cigarette gardèrent tous leurs droits. Mais tous aussi nous avons prié, médité.

Petite église de Sagan où nous aurons œuvré en liaison avec la grande Église en attendant que s'ouvrent à nous des tâches nouvelles dans un monde meilleur."

Jean Protat 47644 Aumônier de l'hôpital.

 

Le synode de 1944 a pris place quelques jours après "la grande évasion" (qui est devenue le sujet du film éponyme avec Steve Mac Queen) du Luft III que Pierre Petit évoque une trentaine d'années plus tard :

"Le Luft III où les allemands groupaient les aviateurs alliés abattus était tout proche du stalag VIIIC. On passait devant son entrée en allant vers la gare à travers bois. Il est particulièrement célèbre dans l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale et de la captivité pour "la Grande Evasion" dans la nuit du 24 mars 1944.Il y eut cinquante évadés, repris pour la plupart dans un rayon de 50 kilomètres et fusillés sur l'ordre d'Hitler. Les allemands remirent à leurs camarades fin avril cinquante urnes funéraires".

Pierre Petit a assisté à l'ensevelissement de ces urnes, début mai, dans un tertre funéraire et se souvient que la discipline allemande s'est spécialement durcie au stalag VIIIC en cette année 44, suite à cette évasion.

Dans le cimetière français en 1943-45, on compte 220 tombes. Au fond s'élève la grande croix de bois réalisée par Pierre Petit.

       

 

Un dessin de Jean Boulard vendu au "Salon des artistes prisonniers" à Paris en 1942 est intitulé : "l'enterrement d'un camarade"

 

 

On y voit une délégation de prisonniers prête à accompagner le camarade décédé au cimetière.

A partir du 18 août 1941, un drap tricolore recouvre le cercueil, des couronnes sont déposées sur la tombe y compris une couronne au nom de la Wehrmacht par une section de 8 soldats allemands en armes rendant les honneurs militaires en tirant 3 salves d'honneur.

 

C'est au cours de cet été 1941 que 40 prêtres ont été répartis dans des kommandos chargés chacun de 30 détachements de travail.

Ce n'est pas suffisant pour couvrir les 1500 arbeit kommandos (en abrégé AK), détachements de travail dont certains n'ont jamais reçu la visite d'un prêtre durant toute la captivité.

 Les AK privés de tout secours religieux auraient bénéficié d’allocutions enregistrées au camp par les soins de l'Aumônier principal grâce à des appareils fournis par le commandant du camp (source : CICR).

Pierre Petit publie dans "le clergé du stalag VIIIC" le témoignage de Pierre l'Hostis, prêtre salésien originaire des Côtes du Nord, devenu le n° 7821 au stalag VIIIC et envoyé en 1941 comme prêtre et ouvrier de l'AK 733. Il écrit en 1944 :

"Deux ans que je suis là, dans cette briqueterie… des briques à longueur de journée… Jean et Charles ne me parleront que de briques à longueur de journée… et le soir à peine me suis-je étendu sur ma paillasse que les briques dansent déjà la farandole autour de mon cerveau assoupi !

Mon Dieu, quelle obsession ! Oh! la terrible monotonie des jours et des choses !

Et pourtant je bénis la Providence de m'avoir jeté ainsi en plein dans la vie de kommando, au travail comme les autres en contact avec ceux qui triment et qui peinent.

Les possibilités d'apostolat semblent réduites ici, mais le Saint- Esprit n'a pas besoin de notre agitation pour agir… et qui sait si notre résignation et notre silence ne sont pas plus féconds que notre activité elle-même ?

Le dimanche, suivant la belle formule de Jean Protat, je me  "propulse" de kommando en kommando… Qu'elles sont profondément touchantes ces messes… avec le "credo" que l'on chante de toute son âme et ces vieux cantiques de France qui sont si beaux en captivité… de temps en temps quelques accrocs à la liturgie... Au risque de vous scandaliser, nous chantons le grégorien au son de l'accordéon… Mon sacristain chante parfois le "Tantum ergo" sur l'air du "Clairon de Déroulède", du moins y met-il tout son cœur, et cela compense tout.

Notre système d'entraide a commencé bien simplement en venant au secours des grands fumeurs de kommando lorsque leur provision de tabac était épuisée et que le colis tardait à venir… Nous nous sommes aussi intéressés aux parents nécessiteux de nos camarades. En 18 mois nous avons envoyé en France 200 francs.

Pour les fonds, nous avons les séances théâtrales, les cotisations et surtout les kermesses. La dernière a connu un succès particulier : il y avait de la bière (le prisonnier a toujours soif), puis les jeux en série… le lapinodrome  (j'y ai perdu 20 RM )… Billards, théâtre, music-hall, rien ne manquait ! il y avait même un sorcier et un marchand de muguet.

Il est toujours plus sage d'essayer de fleurir là où le Bon Dieu nous a semés." 

Pierre l'Hostis, en captivité, a été semé parmi les prisonniers au travail avec lesquels il a partagé une communauté de destin. Il a découvert une culture ouvrière inconnue de lui et a pris conscience de la déchristianisation de la France.

Ainsi que bien d'autres prêtres ayant connu la captivité, le STO, le maquis…il a du reconsidérer l'action sacerdotale qu'on lui a inculqué. Il a compris à leur instar que si les ouvriers ne fréquentent pas les paroisses, c'est aux prêtres d'aller vers eux, de vivre parmi eux pour y exercer un apostolat basé sur la présence.

C'est une telle décentration qui a participé à l'essor des prêtres ouvriers dans l'après-guerre.

Au retour du stalag VIIIC, il y eut défection de 4 prêtres, 17 séminaristes et religieux. Parmi eux René Lafforgue qui était au grand séminaire à Paris en 1939 et qui a continué, après la guerre, avec Gaston Joly, la carrière théâtrale qui avait fait la joie des Fol's Sag's.

D'autres ont été ordonnés prêtres après être retournés dans le moule monastique du grand séminaire.

Ainsi en est-il de Paul Mariotte, n° 11.993, séminariste ordonné prêtre en 1946, il est devenu en 1947 prêtre-ouvrier dans une usine à porcelaine de Limoges.

Quant à Joseph Barras, né le 23-03-15 dans le Rhône, il est séminariste à Lyon lorsqu'éclate la guerre en 1939.

Le 23-1-46, Roger Roux écrit à son ami Henri Millet :"j'ai reçu hier quelques lignes de Joseph Barras qui est toujours au séminaire et sera prêtre en juin prochain"

Pierre Petit, dans "Le Clergé du Stalag VIIIC" écrit que Joseph Barras a été ordonné prêtre à Lyon le 29 juin 46.

Le 6 juin 1940, Joseph Barras fait partie avec Paul d'Hallaine, qui l'a identifié sur la photo, de la foule des prisonniers franchissant la porte de la geôle du stalag VIIIC. Il sera immatriculé sous le n° 19.423.

 

 

Au stalag, le séminariste ne porte pas la soutane. Joseph Barras arbore même le short de plus en plus court en été et il fume la pipe.

Pourtant il se sent toujours séminariste, trop séminariste, n'ayant pas avancé d'un pas dans la carrière ecclésiastique. Il l'exprime en ces termes en 1944 :

"Les prêtres, nos aînés après avoir assumé la lourde tâche évangélique auront du même coup gagné des titres : aumônier principal du stalag, aumônier de kommandos… Oui, mais nous ? … Les être intermédiaires, les pithécanthropes ecclésiastiques, nous repartirons Grosjean comme devant, je veux dire aussi séminaristes qu'auparavant… Prêtres, nous ne l'étions pas, et l'on nous appelait pourtant curés. Laïcs, nous ne l'étions plus, et l'on nous faisait encore miroiter les joies du monde. Nous avions passé l'âge d'être étudiants et nous le demeurions encore. Nous n'étions ni ceci ni cela et nous le restons : c'est le plus triste de l'affaire".

 

Joseph Barras fait partie de ceux qui sont restés jusqu'au bout en 1945. En 1944, il faisait cette prière : "Seigneur qui veillez maternellement sur vos chanoines, pensez aussi à vos séminaristes et religieux et sauvez les de la moisissure des camps ! Amen !"

 

 

Retour au menu