Chapitre 10 : Images de la vie captive au stalag VIIIC

10-D : Baraque 11: Le Théâtre et la Chapelle.

 

       A) Le Théâtre.

 

                  1)    La troupe des Fol's Sag's : du 5 juillet 1940 au 5 juillet 1941.

 

Connaissez-vous "Les Fol's Sag's"? Ce titre lapidaire est la contraction de "Les Folies Saganaises", théâtre du stalag VIIIC de Sagan que nous avons déjà évoqué à travers son orchestre dans le chapitre précédent.

C'est à l'automne 40 que ce luxueux théâtre a ouvert ses portes. Il regroupait 80 acteurs et musiciens, souvent professionnels dans le civil.

Fut-il le meilleur des théâtres des camps des prisonniers de guerre de cette époque, comme l'ont prétendu d'anciens prisonniers ?

Il semble en tout cas avoir été privilégié, bénéficiant de l'appui des autorités allemandes assurant le prêt d'un certain nombre de costumes venant de Berlin.

Cela est-il dû au fait que le créateur de ce théâtre est un officier allemand, le lieutenant Becker, membre nazi particulièrement influent, responsable de la propagande de la Wehrmacht auprès du colonel Patermann, commandant du camp ?

Becker a favorisé toutes les activités artistiques, intellectuelles et religieuses en vue de maintenir le moral des prisonniers et de donner à l'extérieur, tant en Allemagne qu'en France, une belle image de la vie en captivité en prenant comme exemple le stalag VIIIC.

Pierre Mordacq, homme principal de confiance du camp à partir de décembre 1943, note dans son rapport sur les activités du stalag rédigé après sa libération que Becker a même fait tourner un film intitulé "Prisonniers". Les P.G. étaient contraints d'y participer et de se soumettre à la mise en scène qui était parfois loin de refléter leur vécu.

On apprend aussi par Paul d'Hallaine, n° 23631, que les actualités de cinémas français et allemands ont largement diffusé les images de spectacles des Fol's Sag's.

Ce théâtre qui fait la joie de tous, prisonniers, gardiens, a-t-il toute liberté d'expression ? Reste-t-il dans les limites de la "geprüft" exercée par Becker ?

Louis Brindejonc écrit dans "Le soleil est au bout du voyage" : "Si je ne décelais dans les expositions, dans les spectacles qui nous furent offerts par nos camarades, aucune bassesse, aucune flagornerie vis-à-vis du vainqueur, par contre la censure fut souvent trompée par une habile stratégie, une savante utilisation du vocabulaire et du jeu de mots. Sur ce terrain nous étions les plus forts et les moqueries, les allusions à la lourdeur de nos gardiens qui arrivaient à passer la rampe étaient-elles ressenties dans nos rangs avec une intense jubilation et comme une victoire."

 

C'est dès l'été 40 que Becker repère et structure les compétences artistiques des prisonniers français.

Dès le 5 juillet 40, l'activité théâtrale a débuté modestement au stalag VIIIC avec l'adjudant chef Delas (armée active) qui, après avoir été chef d 'une baraque de sous-officiers réfractaires au travail, s'est vu reconnaître par les allemands comme homme de confiance principal du camp.

A cette époque la troupe théâtrale de Delas n'a qu'un bout du terrain sablonneux du stalag pour se produire sur une scène montée sur des tréteaux.

Patoum se souvient bien des concerts en extérieur avec Bébert et les autres.

Le 10 juillet 40, Antoine Pagni, matricule 34342, écrit dans son carnet- sa fille Simone nous en permet l'accès- qu' il a assisté à un concert en plein air donné par des prisonniers artistes, et même professionnels, au nombre de 15 :

"Ils jouent vraiment bien, nous sommes distraits pendant 2 ou 3 heures et le temps passe vite. Une chanson me fait venir les larmes aux yeux : "j'attendrai ton retour" et je pense à ceux qui là-bas m'attendent."

J'attendrai le jour et la nuit, j'attendrai toujours ton retour… le temps passe et court en battant tristement dans mon cœur si lourddit la chanson à succès de 1938 interprétée par Rina Ketty.

A partir de 1940, cette chanson devient pour les prisonniers et leurs épouses l'illustration de leur séparation. Et c'est bien souvent qu'on l'entend partout en France et en captivité.

 

Le 12 octobre 40, l'atelier Île de France s'affaire aux finitions d'un magnifique théâtre. Nous le savons par le carnet de Joseph Guérif dont des extraits nous sont transmis par Michelle, épouse de son fils Bernard  :

"les artistes décorateurs préparent la salle des fêtes. Eh! Oui une belle salle des fêtes, luxueuse même pour un camp de prisonniers. Demain séance d'ouverture, ça promet."

Le dimanche 13 octobre, c'est par un concert qu'est inauguré le nouveau théâtre.

Joseph Guérif écrit : "J'ai passé un très bon dimanche, bien occupé, terminé par le concert très réussi donné par les prisonniers dans la salle des fêtes magnifiquement décorée. Quel délassement cette bonne soirée !"

Louis Brindejonc dans "Le soleil est au bout du voyage"  parle de la situation privilégiée des artistes : … C'était la "High Society", la bourgeoisie du camp. Certes la situation en son sein était enviable et enviée, mais je crois pouvoir dire qu'elle ne fut jamais critiquée, car c'est grâce aux camarades qui s'y produisaient que nous devons ces instants précieux pendant lesquels miradors et barbelés s'effaçaient pour permettre l'évasion intellectuelle et l'illusion d'une vie normale.

Regardez bien cette photo originale des archives de Maurice Scudeller transmise par ses enfants Maurice et Jacqueline. Notez que les prisonniers du 1er rang sont assis au ras de la scène. Ils regardent et écoutent les musiciens costumés en marins. Tous les autres ont le visage tourné vers le photographe. La chaise vide est sans doute la sienne. Qui est-il ? Désigné par Becker ? Un prisonnier ou un garde allemand ?

 

 

Cette magnifique salle des fêtes, ce vrai théâtre, Becker en a confié la construction aux 3 architectes de "l'atelier Île de France" localisé  pour l'instant dans un lavoir de la baraque 12 où les peintres, R. Marcou, Pierre Rousseaux n°12680, Jean Boulard n° 32813 et H.A. Rougier s'en donnent cependant à cœur joie multipliant aquarelles, gouaches, toiles… grâce à la générosité des autorités allemandes.

Les architectes sont Henry Beauvois n° 25885, Henri-Ernest Giscard (né le 9-07­-1906 à Saint-Denis), Raymond Mothe dit Ray Mothe n°50576. Tous les 3 exercent ce métier dans le civil. Les voici, de gauche à droite, sur une photo de l'album de Ray Mothe. que sa fille Florence nous a permis de consulter et photographier à loisir.

 

 

Je vous ai déjà présenté au chapitre 8 Ray Mothe, peintre réputé pour ses élégantes silhouettes de femmes.

Excellent baryton, il est aussi chanteur d'opérette au stalag.

Suite au départ de Delas, parti pour un nouveau stalag où il a été transféré avec des prisonniers nord-africains, la troupe théâtrale désormais nommée Fol's Sag's a un nouveau directeur. Son successeur est Jean Vicherat, n° 52323, qui deviendra aussi en décembre 40 le directeur général du journal du camp : " Le Soleil Saganais", supervisé lui aussi par Becker. Regardez en bas à droite de ce numéro spécial de novembre 42 : Vu Becker Sdf Z . Sdf : Sonderführer, grade spécial créé au moment de la guerre pour les adjoints du Commandant du Stalag non militaires de carrière. L'homme de confiance Pierre Guérin écrit dans un rapport remis aux archives militaires de Caen en 1948 que Becker était un instituteur borné farouchement anti-français.

 

 

Jean Vicherat est aussi chef de baraque et en tant que tel bénéficie d'une chambre qu'il partage avec Léon Tille et René Beaux. C'est ce que nous a conté Patoum en précisant que le garde allemand leur apportait le café tous les matins.

Au théâtre, Jean Vicherat choisit le pseudo de Jean de Lébrijes, nom sous lequel il écrit des poèmes, des textes de chansons…

En octobre 40 ce qu'il nomme "la Vicherat's corporation" n'a dans son bureau que le patron et son secrétaire : Henri de Fitte de Gariès, n° 19250.

Aux Fol's Sag's, de Fitte est secrétaire, mais aussi acteur à l'occasion, et surtout costumier (Alain Cauchy m'a écrit que son beau-père avait appris le métier de tailleur au stalag. Dans le civil, il était commissaire du gouvernement au tribunal administratif de Rouen).

Voici la photo de ce premier bureau issue de l'album de Henri de Fitte, l'homme aux lunettes. Celui qui téléphone, c'est Vicherat. … c'est du moins ce que je pensais jusqu'à ce que Alain Cauchy, le gendre de Henri de Fitte me signale que les deux hommes s'étaient amusés à inverser leurs rôle pour la photo ! C'est donc Henri de Fitte (décédé en décembre 2012) qui est debout au téléphone.

 

 

Dans son album Henri de Fitte a collé la photo des premières représentations du "vrai" théâtre : 

Octobre 40 : Madame la Marquise. Le Lycée Papillon.

A partir de 1935, c'est le groupe orchestral  "Ray Ventura et ses collégiens"(dont Patoum deviendra le batteur après 1945)  qui interprète ces chansons à sketch, symbole de la bonne humeur d'avant-guerre.

"Tout va très bien Madame la Marquise …"  chant d'humour noir que "les collégiens" reprennent sur des paroles de Misraki. En fait les choses ne pourraient aller plus mal si bien qu'à la fin de la chanson il semble que la marquise ne possède plus rien d'autre que son téléphone. Sur la photo, c'est René Lafforgue qui la représente. Ses serviteurs sont Lefèvre, Gibert, Gaston Joly Jean Charquet.

 

 

Le groupe de Ray Ventura se délectera aussi de "Au lycée Papillon", la fameuse chanson créée en 1936  par le comique troupier Georgius. Je ne sais si, comme moi, dans votre jeunesse, vous vous êtes amusés à fredonner les réponses délirantes que donnent les 6 élèves à l'inspecteur venu vérifier leurs connaissances scolaires.

Au stalag, l'inspecteur, c'est Arthur Pauchard et ses élèves sont Gibert, Lefèvre, Charquet : chansonnier à Paris, Lafforgue, E. Gadoux et Joly qui, interrogés tour à tour y vont de leur couplet solo.

 

 

Le refrain repris en chœur par toute la classe, vous le connaissez :

On n'est pas des imbéciles / On a mêm' de l'instruction / Au lycée Pa-pa.../ Au lycée Pa-pil.../Au lycée Papillon.

Par le Soleil Saganais on apprend que le foyer, aménagé lui aussi en octobre 40, recevait le matin et en début d'après-midi les prisonniers étudiants de "l'université du stalag". L'après midi, à partir de 16h on pouvait attendre une place pour boire, jouer aux cartes, aux échecs, écouter les musiciens jouant des fox et des tangos…

En cette fin d'année 40, Joseph Guérif note dans son carnet - merci à Bernard Guérif et Michelle de m'en avoir confié des extraits - les spectacles auxquels il a assisté :
Mercredi 30/10/1940 : Séance théâtrale au foyer.
29/11/1940 : Séance de cirque au théâtre.
Epatant avec une mise en scène très soignée.

Le 5 décembre, les délégués du CICR ont pris ces photos du cirque et de l'orchestre de jazz dont le batteur au centre est bien sûr Patoum.

 

 

           


16/12/1940: Hier soir théâtre. 3 comédies de Courteline. Très bien rendues. Des décors très soignés. Il y a des artistes merveilleux et un jazz formidable .

30/12/1940. Nous préparons un petit concert qui promet d'être très bien. Nous avons des professionnels du théâtre et de la musique ici, qui vont se charger de nous régaler....Nous répétons "Les godillots…" et "La rose au bois" pour le concert du 1er de l'an....

Les artistes des Fol's Sag's travaillent les airs connus comme "Les godillots sont lourds" avec leurs copains de la baraque 14, pour chanter ensemble le nouvel an. Ils partent aussi en "tournée" à l'hôpital du camp le jeudi 30 janvier 41 pour donner à leurs camarades malades un léger goût du "gala de la chanson française"

Le mardi 21 janvier les Fol's Sag's avaient offert au théâtre à leurs amis et invités 2 concerts de haute tenue sous la direction de Maxime Corroënne. Dans le répertoire particulièrement intéressant voisinaient "L'Arlésienne" de Bizet, une "Nocturne" de Chopin… des compositions de René Beaux sur des poèmes de J. de Lébrijes. L'un d'eux "Evasion"  avait été composé tout  spécialement pour "Krabansky, merveilleux artiste qui sut mettre en valeur les motifs de cette belle œuvre… Il avait su auparavant restituer avec bonheur l'ambiance si caractéristique des chants russes de Lalo".

C'est dans le Soleil Saganais n°5 du 16 février 41 qu'un article de Th. Gouin intitulé "Musique" parle de ces 2 concerts et du nouveau chef du groupement artistique des Fol's Sag's (orchestre et chorale) : Maxime Corroënne, premier violon à l'opéra de Paris. C'est son fils Pierre heureux d'avoir découvert ce Soleil Saganais où il était question de son père qui m'en a transmis le scan.

 

Janvier- février 41: Gala de la chanson française.

Dans le Soleil Saganais n° 5 du 16 février 41, Jean Vicherat qui a confié l'élaboration du programme à Théodore Gouin, son chef d'orchestre, s'exclame :

Le gala Courteline, de décembre, nous avait rappelé l'esprit français, celui de la chanson française nous rappelle simplement que nous sommes français.

"Un gala de la chanson française à Sagan ! Voilà de quoi faire frémir l'ombre de M. Talleyrand ! (en 1845 Talleyrand était prince de Sagan). Une France vibrante sur la scène de notre théâtre, follement acclamée par un parterre transporté, voilà n'est-il pas vrai une manifestation toute particulière qui mérite d'être signalée en même temps que la sportivité bienveillante des autorités qui dirigent le camp."

Au cours de ce gala de la chanson française, les Fol's Sag's Jazz interprètent avec brio des morceaux et arrangements de René Beaux.

Mais on y chante aussi l'opéra : "La bohême" dans laquelle Rousseaux est une excellente Mimi et Mothe un juvénile Rodolphe affirme Jean de Lébrijes. Les voici sur une photo appartenant à l'album de Ray Mothe.

 

 

En finale de ce spectacle, la chorale (née en août 40 elle n'avait alors qu'un coin de la baraque de repos pour répéter)  dirigée depuis sa création par Charles Duquesnoy, secondé par Delplani, reprend les refrains de nos plus caractéristiques chansons populaires tandis que défilent nos provinces avec leurs représentants vêtus de costumes régionaux merveilleusement pittoresques. Henri de Fitte sur son album (fond rouge) Ray Mothe sur le sien (fond gris) ont collé la même photo du tableau final du "Gala des Chansons françaises". De Fitte nous apprend que cette apparition blanche, c'est la France (Rousseaux) au milieu des Provinces. Ray Mothe a dessiné lui une caméra projetant sur un écran "Prisonniers" !!!  Pourquoi ? Je suppose que le spectacle a été filmé et que ces images ont été utilisées dans le film de propagande de la Wehrmacht "Prisonniers" montrant que les prisonniers de guerre étaient bien traités, heureux de vivre et jouissaient d'une totale liberté d'expression.

 

  

 

 Sur cette même scène, en ce février 41, ont posé les artistes des Fol's Sag's. Henri de Fitte est le premier à droite assis par terre au ras de la scène.

10 février 41 : concert d'adieu des sanitaires des Fol's Sag's. "un grand gala musical est placé sous le signe de l'adieu imminent adressé par les sanitaires de la troupe à leurs amis et camarades" nous dit Th.Gouin, n° 26298, dans le Soleil Saganais n°6 du 28 février 41  

Charles Duquesnois interprète une mélodie écrite sur un sonnet de Jean de Lébrijes. Maxime Corroënne, violoniste à l'opéra de Paris, dirige fermement et intelligemment l'orchestre dans la musique du ballet "Coppélia". Albert Bergerault obtient son succès habituel dans "le galop pour xylophone" de Gustav Peter. Bébert a raconté à son retour à Ligueil que la partition lui avait été procurée par son chef de baraque allemand. Gillet, 1er prix du conservatoire de Paris, est impeccable de technique dans "variations pour flûte sur le carnaval de Venise". Delplani se taille un beau succès avec "le lamento de la Tosca". Le baryton Pseffer, de sa voix chaude et musicale, crée "Veillée de Noël", texte de Lébrijes et musique de Beaux. En fin de spectacle l'enthousiasme du public confine au délire avec un sketch désopilant sur la radio "Rascall you" joué par Pseffer, Patoum, Briard, Lefèvre (déjà cité dans "le lycée Papillon") et Breil. Ce "Rascall you" est-il de Jo Bouillon ? Rappelez vous que Patoum jouait les sketches de Jo Bouillon que son arrangeur René Beaux faisait répéter au stalag.

Lefèvre est-ce Maurice Lefevre, n° 76 ? Sa fille Anne-Marie a retrouvé 8 programmes de théâtre complets (hiver 41 à novembre 43) conservés comme des trésors, bien pliés au fond d'une boîte en fer rouillée et cabossée marquée "Petit beurre Caïffa". Cela permet au moins d'affirmer qu'il avait aimé les spectacles joués au camp.

 

10/3 1941: Ce soir nous avons fait un petit concert. Nous avons heureusement dans la baraque- la 14- l'équipe du théâtre du camp, consignée comme nous. Elle nous a donné un programme épatant avec exhibition de clown, d'équilibriste. Très bonne soirée .(Carnet de Joseph Guérif)

 

Carême 1941 (du mercredi des Cendres : 25-02 à Pâques :13-04) on joue "La Passion". La couverture du livret est l'œuvre de Christian Sandrin

 

 

30/3/1941:  Je viens d'assister à une représentation de "La Passion" donnée au théâtre du camp par des camarades. J'ai passé une bonne soirée (carnet Guérif)

 

Pâques 13/4/ 1941 : 1er spectacle de Music Hall  pour le gala de réouverture du théâtre rénové dont de Lébrijes a repensé l'installation. L'architecte en même temps que régisseur c'est Léon Tille, l'installation électrique et les lumières sont de Carraro, les décors de R.Marcou. Pour ce gala, les affiches intérieures sont de Raymond Demouron et extérieures de Christian Sandrin. Le metteur en scène, c'est Feursinger ; le maître de ballet, c'est Riche, danseur à l'Opéra Comique de Paris ; le chef d'orchestre, c'est Lockwood qui inaugure en ce dimanche de Pâques 1941 la fosse d'orchestre du théâtre réaménagé.

 

André Thénard, acteur , se souvient, dans "Flammes" de janvier 1945, du Music Hall au stalag :

" Nous allons faire un petit voyage dans le temps et réveiller nos souvenirs sur quelques numéros plus typiques. Du début, nous gardons un souvenir particulier au charme exotique et si fin de "chrysanthème 41", illustration idéale des thèmes chers à Pierre Loti.

 

 

      

 

Les Fol's Sag's ont créé ce spectacle inspiré du roman de Loti intitulé "Madame Chrysanthème". Pierre Rousseaux en a écrit le livret et joue le rôle de  Pierre Loti, officier de marine, dont la geisha Chrysanthème interprétée par Gaston Joly tombe sous le charme occidental.(à gauche : photo du bas). Chrysanthème et sa servante Chicho, Robert Hardy, offrent la danse de l'éventail (au centre et à droite photo du bas). Le paysage japonais si apprécié par Loti a inspiré à Marcou un magnifique décor (en haut à gauche).

 

Thénard évoque aussi : Une classique parade des soldats de bois dont l'automatisme parfaitement réglé amuse toujours.

 

   

 

Et un peu plus loin dans l'article: un pot pourri de chansons de marins qui permet de revoir les cols bleus et les pompons rouges si sympathiques

 

Anne-Marie Lefevre se rappelle que son père lui parlait souvent du théâtre au stalag lorsqu'elle était enfant et qu'il lui montrait des photos en insistant beaucoup sur le fait que toutes les "femmes" qu'on y voyait étaient des hommes.

Il semblait lui-même ne pas en revenir encore. C'est vrai qu'il y a de quoi s'y méprendre en regardant cette photo de Gaston Joly que Maurice Lefevre a découpée dans la revue "Flammes". André Thénard précise que c'est lors d'un numéro de music hall du spectacle "Avec le sourire " intitulé  "La Valse" que Joly apparaissait, avec beaucoup de grâce, en jeune fille vêtue d'une longue robe de tulle.

La photo a été largement diffusée à l'époque sous forme de cartes postales, vendues au profit des familles nécessiteuses du stalag, gagnées à la kermesse…

 

 

 

 

 

André Thénard a également apprécié Joly en Joséphine Baker :

Enfin "chez Joséphine" nous entraîne à la Martinique, où un sketch amusant nous fait assister à la découverte de Joséphine Baker par Maurice Chevalier –petite entorse à l'histoire- qui ne nuit en rien à l'intérêt du spectacle et permet de réunir 2 grandes vedettes du music-hall remarquablement interprétées : Joséphine par Gaston Joly et Maurice par Lucien Fanni. Nous entendons leurs succès fameux et pendant quelque temps nous sommes retournés bien loin.

De Fitte et Mothe ont aimé aussi ce sketch. Ray Mothe  a même dessiné le profil de Lucien Fanni chantant un succès de Chevalier : "Donnez moi la main mam'zelle".

 

  

 

23/5/ 1941 : "La Marche des Fol's Sag's" clôture désormais chaque spectacle inauguré par "La Saganaise". Les paroles sont signées Jean de Lébrijes et la musique René Beaux.

En voici le texte du refrain :

C'est le coin préféré du Stalag /Les Fol's Sag's (bis) /C'est là que vit la bonne humeur française /Et que s'apaisent /Tous les tourments /En plein stalag et malgré la distance /C'est l'apparence /De notre France /Car les Fol's Sag's nous mènent tout à coup /Jusque là-bas… Chez nous.

14 juin 41 à 14h, nouveau gala de la chanson française.

A nouveau théâtre doté d'une fosse d'orchestre, nouveau gala. Le directeur convie pompeusement les V.I.P. du camp. Est-ce Ray Mothe lui-même qui en manière d'autodérision a peint ce timbre qui rappelle que les flonflons de la fête se déroulent à l'ombre du mirador ?

 

 

Le 5 juillet 41, Les Fol's Sag's fêtent leur 1er anniversaire.

 

 

Le spectacle débute bien sûr avec l'orchestre qui joue "La Saganaise".

Puis André Thénard présente le programme avec au menu :

Les clowns. Le fakir. Les danseurs fantaisistes Bob and Betsie (Joly et Riche de l'Opéra Comique). Le chanteur fantaisiste (Lucien Fanni dans ses imitations inimitables de Maurice Chevalier).

Le galop de xylophone (par Bébert et l'orchestre). L'ouverture de "la Dame de Pique" de Franz Von Suppé, musique autrichienne populaire, vigoureuse et enjouée (dirigée par Lockwood ?).

"Les amours de Jean-Pierre", opéra comique bouffe, en 1 acte à la manière de Rossini, d'après Bétove, pseudo qu'avait choisi le musicien et humoriste Michel Maurice Lévy amusé d'entendre les français prononcer ainsi Beethoven (Les interprètes sont Jean Charquet, René Lafforgue, Gaston Joly, Pierre Roth, Patoum et Nérot).

Les prunes, poème de Daudet par Jean Deguergue de l'Atelier (théâtre parisien), celui dont Patoum nous a dit qu'il se promenait dans la baraque en marmonnant et récitant du théâtre.

La fille du régiment, opéra de Gaetano Donizetti (composé en 1838 sur un livret français pour l'Opéra Comique) est jouée par l'orchestre.

Les acrobates excentriques Ilès et Romano. Patoum nous a spécifié qu'Ilès, du cirque Médrano, était un descendant des Fratellini.

Tertulia Sevillana, comédie musicale en un acte de Jean de Lébrijes ( La tertulia, c'est une réunion informelle au cours de laquelle un thème particulier est abordé). La prima Dona, la Carmencita, c'est Gaston Joly. El Saltador, 1er danseur et maître de ballet, c'est Riche . Le danseur El Chiquillo, c'est Thénard. Pepe le tavernier, c'est Pierre Chigot… Los Flamencos, les musiciens, c'est Bonichon, Gadoux et José Ruiz, guitariste qui sera accompagnateur d'Yvette Horner.

 

  

 

 

Mon père Henri Millet n° 36529 parti en commando depuis juillet 40 n'a pu ramener aucun souvenir de cette 1ère année des Fol's Sag's.

En ce 5 juillet 41, à 2 jours de son 27ème anniversaire, il se morfond dans son commando de terrassement à Stradam (village situé à 215 km à l'est de Sagan). Il préfèrerait de loin au maniement de la pelle et de la pioche celui du pinceau et du crayon.

Il se demande s'il va pouvoir revenir au stalag VIIIC qu'il a quitté depuis 1 an pour y entrer à l'atelier Île de France et participer à la vie artistique du camp.

Fin juillet 41, un garde allemand le ramène au camp. Il est admis au revier (infirmerie) parmi les prisonniers malades et inaptes aux travaux de commando. Le docteur Joseph le Guern (de Brest) qui s'intéresse de près à la vie artistique de l'atelier le prend en amitié. Il apprécie les dessins qui occupent les journées de son "faux malade" et le met en relation avec le chef de l'atelier Île de France, Jean Boulard. Henri Millet entre à l'atelier dès la vacance due à un rapatriement: celui d' Henry Beauvois ?

Octobre 41, Henri Millet est parmi les peintres exposant dans le cadre des "Journées du Maréchal" tandis que ses collègues Ray Mothe et Pierre Rousseaux se produisent également dans "La Veuve Joyeuse".

C'est pour lui le premier spectacle des Fol's Sag's dont la mélodie : "Heure exquise qui nous grise lentement… éveillait chez lui une émotion qui le transportait là-bas on ne savait où…

Rendez-vous au prochain chapitre à la rencontre de ce grand évènement que fut la création de "La Veuve Joyeuse" aux Fol's Sag's.

 

 

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