Chapitre 10 : Images de la vie captive au stalag VIIIC

 

10-A : L'oeil oppressant du mirador, le regard transcendant du peintre

 

Quand je pense à la condition du prisonnier, la première image qui s’impose à mon esprit, c’est celle d’un oeil immense toujours en éveil.

Je veux parler de l’œil des miradors, symbole du guet qui ne cessait ni de jour ni de nuit.

Louis Brindejonc dans “Le soleil est au bout du voyage” nous dit que ces tours de bois s’érigeaient tous les cinquante mètres au stalag VIIIC.

Paul d’Hallaine, dans son dossier présent à la médiathèque du Mémorial de Caen, nous en montre trois.

 

Tout d’abord le mirador placé à droite de l’entrée principale dont voici le dessin non signé, réalisé certainement d’après une photo.

 

Puis la photo d’un mirador ainsi que sa gravure (dont j’ai trouvé la copie dans les archives paternelles) réalisée par Antoine Boero, artiste de “l’Atelier île de France”.

     

 

Sous la photo d’Hallaine a écrit le texte suivant :

“Zagan. Stalag VIIIC français. Mars 1942. C’est le dégel après un hiver très rude !!! Quatre vingts centimètres d’épaisseur de neige… fondent… D’énormes flaques d’eau couvrent le sol du stalag, formant un cloaque où s’enfoncent nos chaussures aux semelles trouées !!!

Climat très rude… Famine… Baraques sans hygiène et promiscuité…”

 

Le même mirador illustre le carnet d’Henry Beauvois que m’a transmis Michelle Guérif, intitulé “Tristes heures  Joyeux moments au stalag VIIIC”

 

Voici aussi un mirador d’un artiste dont la signature consiste seulement en un graphisme et que Michelle et moi n’avons pas réussi à identifier.

 

Mais je voudrais surtout vous parler du mirador situé près de la baraque 38 à jamais liée dans le souvenir des PG français, même s’ils n’en ont jamais parlé pour la plupart, à des visions insoutenables.

 

La photo a été prise pendant l’hiver 1940-41 qui fut spécialement rigoureux. Voici le commentaire qu’en fait d’Hallaine :

“Entre les deux palissades, on aperçoit le chemin de ronde que domine le mirador avec ses projecteurs qui balaient le camp la nuit durant laquelle il était interdit de sortir des baraques, les mitrailleuses tiraient sur les imprudents.

La baraque 38 fut affectée aux prisonniers de guerre soviétiques dès l’été 1941 quand la Wehrmacht captura environ 700.000 russes à Bialystock, Minsk, Smolensk”

 

En effet, l’invasion de l’U.R.S.S. a eu lieu le 21 juin 41 et les soviétiques ont été à leur tour capturés en masse et bientôt transférés dans différents stalags en Allemagne où on les a entassés dans des baraquements évacués pour leur laisser la place. C’est le cas entre autres de la baraque 38 au stalag VIIIC d’abord attribuée aux PG français.

Les russes sont tenus bien isolés des autres PG par des rangées de barbelés et tout contact même verbal avec eux est interdit.

 

“L’hiver 41-42, on creusa des tranchées près de la baraque 38, couverte de rondins pour ces russes qui arrivaient à Sagan épuisés, mourant de faim. La mortalité par épuisement, famine, typhus fut énorme. Le camp principal soviétique était à Neuhammer à 20 km de Sagan. Le “308” russe fut construit près de notre stalag VIII…

Pour enterrer ces nombreux prisonniers russes, on creusa des fosses communes à 500 mètres de notre stalag. C’est l’emplacement de l’actuel cimetière militaire, on y aperçoit l’emplacement de ces fosses communes”.

Marcel Deverge, PG n° 49588, dans son récit “la tragédie finale” nous parle de ce fameux hiver 41-42. Alors qu’il rentrait, comme tous ceux des kommandos où sévissait la peste, au stalag VIIIC, pour y recevoir le vaccin de la Croix Rouge, il a fait la découverte stupéfiante du block russe de 5.000 hommes décimés et de leurs cadavres entassés comme des billes de bois puis poussés au bulldozer dans le charnier.

Le spectacle de ces enterrements sommaires était journalier pour les russes survivants, mais aussi pour les PG français. Mais ce qu’ils voyaient aussi, nous livre Marcel Deverge, c’était :

“Les prisonniers russes qui continuaient à affluer, longues cohortes grises et affaiblies. Ceux qui étaient mourants se plaçaient d’eux-mêmes le long du charnier, notre spectacle quotidien.”

 

Ces mêmes scènes ont eu lieu aussi dans d’autres stalags tel le VIIA de Moosburg en Bavière. Alfred Gaspart, peintre de ce stalag a rédigé un carnet où une description plus détaillée de ces russes rejoint celle de Marcel Deverge.

“J’ai croisé des spectres russes au seuil de l’infirmerie. Ces silhouettes sombres, comme enfumées, défilent silencieuses, se traînant lamentablement, chaussées de chiffon… Leur peau en poussière grise… Leurs gestes étriqués par la souffrance…

Le vent estompe d’un nuage diagonal cette scène d’horreur. La matinée était pourtant belle. Grand moment de songerie dans le froid du soir. Je me sens tout humilié.

Toute ma vie, ils me poursuivront comme une apparition. Je reverrai toujours la bouche ouverte, les yeux grands ouverts et le corps rejeté en arrière.”

 

Dans tous les stalags, les russes ont été atrocement maltraités et les PG français en ont été les témoins stupéfaits, honteux, horrifiés. Ceux qui réagissaient devant ce spectacle atterrant, envoyant nourriture et cigarettes au-delà des barbelés, l’ont parfois payé de leur vie en même temps que les russes tirés comme des lapins alors qu’ils essayaient d’attraper les précieux dons restés accrochés dans les barbelés.

 

Le stalag VIIIC a fonctionné comme un véritable camp d’extermination pour les PG russes.

La Wehrmacht y a été complice du crime de masse qui a concerné globalement 3,3 millions de russes morts de traitements inhumains, de faim, de froid, d’épuisement et d’épidémies.

 

Les slaves étaient pour Hitler et les nazis les citoyens d’un état communiste à détruire, des sous-hommes qu’il fallait éradiquer de la surface de la planète. Les membres de la Wehrmacht les méprisaient aussi très profondément.

Le commandant du stalag IXB de Wegscheide aurait déclaré aux PG français en leur annonçant l’arrivée imminente des PG soviétiques : “Je vous considère comme des soldats, les Russes ne sont que des bêtes.”

Les allemands ne permettaient pas que les russes soient protégés comme des prisonniers de guerre par les conventions internationales de Genève et donc les secours de la Croix Rouge.

Dans les archives militaires, on peut trouver les 2 rapports de visites annuelles des délégués du CICR (Croix Rouge) aux PG français du stalag VIIIC en 1940-42-43-44. Pour l’année 41, étonnamment il n’y en a qu’un daté de début juin.

Les délégués ne sont revenus qu’en février 42. Pourquoi ? Le commandement  allemand du camp avait-il bloqué leur démarche fin 1941 ? A cause du spectacle dérangeant du charnier ? De l’épidémie de typhus ?

Dans le rapport du CICR d’une visite du 18-02-42 au VIIIC, les délégués parlent d’une épidémie de typhus exanthématique (maladie qui se transmet par le pou et provoque des taches rouges sur la peau) et de la quarantaine qui a retenu au camp un certain nombre de prisonniers français qui auraient du être rapatriés. Mais aucune allusion n’est faite à la présence de PG russes.

Pendant cette quarantaine, Jean Védrine, 1er adjoint de l’homme de confiance principal, loue le courage de certains PG français :

“Je voudrais citer Charles Hermann qui pendant l’épidémie du typhus s’est porté volontaire avec quelques camarades pour remplacer ceux de l’étuve décimés par la maladie et la mort, équipe chargée de la désinfection du linge et des vêtements de tous les PG. Haut fait d’ordre civique. Quand j’en ai parlé à mon retour, personne n’a semblé intéressé.”

 

En 1942, Henri Millet trouve, grâce à son activité au sein de l’atelier île de France, un stratagème pour raconter à son épouse Jeanne ce qui se passe réellement au stalag VIIIC en se déjouant de Dame Anastasie.

Dame Anastasie, c’est la Geprüft (la censure) que dans une lettre envoyée à son Henri, Jeanne se représente comme une femme vieille et sévère derrière ses lunettes. Ce que les allemands se sont empressés de corriger en affirmant qu’elle était jeune et charmante.

De cette lettre nous n’avons eu que le ouï-dire par nos parents ainsi que du courrier ayant échappé à Dame Anastasie en 1942 dont les époux se plaisaient à raconter l’histoire sans jamais la moindre allusion à son contenu.

 

Mon père nous a confiés comment il s’y était pris pour rédiger cette missive :

“J’ai passé toute une nuit et usé presqu’une bouteille d’encre de Chine pour écrire à ma femme et lui raconter ma vie confidentielle. J’ai peint par-dessus un tableau représentant un paysage de neige blanc. Il était plus facile de faire un genre de camaïeu avec différents tons de la couleur blanche, faut se débrouiller dans la misère.

C’est mon collègue Quintard libéré qui a porté le tableau à Poitiers.

Dans une lettre accompagnant l’œuvre, j’ai écrit qu’elle était celle d’un peintre espagnol nommé A. Lavez”

Henri Millet s’est-il inspiré du “camp sous la neige” peint en janvier 1942 par Pierre Brette, mis en vente à Coutances (50) en 2007 ?

 

Jeanne est un peu désarçonnée devant ce paysage qu’elle tourne et retourne entre ses mains. Qui donc est cet A. Lavez dont Henri ne lui a jamais parlé ? Un camarade de l’atelier ?

Elle comprend enfin que le tableau est “à laver”. Elle passe l’éponge et commence à lire… Sans doute détruit-elle la lettre assez rapidement, après en avoir appris par cœur le texte, tant il serait dangereux de conserver les écrits d’évènements terribles de cette année 42 qu’on interdit aux prisonniers de divulguer.

Si Henri Millet évoquait, dans cette lettre, l’insoutenable de sa vie de prisonnier, le sort terrible des russes au stalag, nous ne le saurons jamais. Il n’y a d’ailleurs jamais fait allusion dans ses propos ne privilégiant au sujet de sa vie au VIIIC que la joie de peindre en compagnie d’artistes dont il admirait la créativité. Le plus imaginatif, c’était sans conteste Alexis Fédosséeff qui signait ses œuvres “Alo Eph”.

Roger Roux, à propos d’une expo de peinture libre de novembre 1942, écrit que les œuvres les plus intéressantes sont celles de Fédosséeff, dont les couleurs remarquables s’allient à une technique et à une composition très personnelles, et de Millet autre coloriste d’un rare tempérament artistique.

Henri Millet a rapporté de captivité quelques œuvres originales de Alo Eph. La seule que nous ayions connue de son vivant est intitulée “Que ma joie demeure” d’après Jean Giono. Mon père avait fini par l’encadrer et l’accrocher dans sa maison au milieu de ses propres tableaux.

Elle est signée Alo Eph 42 et datée du 23 janvier 1942.

Quelques jours plus tard, c’est une tête de mort qui fait s’écarter les barbelés et s’élève au-dessus d’eux. Au dos de la peinture, l’artiste a écrit : “Libération. Alo Eph. 30 janvier 1942.”

C’est de ce Fédosséeff que j’ai hérité, œuvre d’une beauté terrifiante qui m’évoque le martyre des russes à Sagan.

 

Un jour, j’ai voulu en savoir plus sur ce russe : comment se trouvait-il parmi les français au stalag ? Avait-il acquis une notoriété de peintre après la guerre ?

Je suis tombée sur un site brésilien “conselho brasileiro de óptica e optometrica” qui lui consacrait un long article. Alexis Fédosséeff à Rio de Janeiro, dans le domaine de l’optométrie, quelle surprise ! Mais pas de doute, c’était bien lui, il ne s’agissait pas d’un homonyme.

 

C’est en Russie qu’Alexis Fédosséeff est né le 21-07-1917 à Petrograd (Saint Petersbourg), ville impériale.

C’est de Petrograd qu’est partie la révolution russe d’octobre 1917 dont une 1ère étape en février de la même année a entraîné l’abdication du tsar Nicolas II Romanov qui a été assassiné avec sa famille le 17-07-1918. Son enfant le plus jeune était un garçon qui se prénommait Alexis…

De nombreux russes de milieu aisé se sont expatriés en 1917-1918 et la France fut leur principale terre d’accueil où ils avaient une prédilection pour le sud dont le climat leur rappelait celui de la Crimée.

C’est peut-être ainsi que très petit, Alexis Fédosséeff “après la mort de son pays durant la révolution russe” est arrivé avec ses parents en France où il a grandi. C’est à Cannes qu’il a fait une partie de ses études secondaires.

Il était étudiant en philosophie à la Sorbonne quand éclata la 2ème guerre mondiale. Incorporé dans l’armée française, il fut fait prisonnier pendant les combats en Belgique entre Dinant et Namur (1940). Il fut emmené à Sagan en Silésie où il a été immatriculé n° 9917.

Mis dans l’obligation de travailler comme tout prisonnier, il a choisi de se consacrer à l’optique ophtalmique qu’il a commencé à pratiquer dans un petit magasin de Sagan. D’où lui est venue cette idée ? Avait-il à Paris étudié l’optique et non seulement la philosophie ?

Ayant révélé des dispositions pour l’optométrie, les autorités allemandes lui demandèrent d’examiner quotidiennement l’acuité visuelle des prisonniers des stalags VIIIC et du Luft III ainsi que de la population locale. Il a ainsi eu comme patient le 1er parachutiste américain fait prisonnier, le général Wannaman âgé de 44 ans.

En mars 1943, il a été transféré en qualité de prisonnier de guerre technique pour Berlin comme spécialiste de la réfraction chez “Optiker Barnikel”. Il y était apprécié pour son professionnalisme et sa bonne connaissance de la langue allemande qu’il s’employait à faire fructifier.

A la fin de la guerre en 1945, il fut rapatrié à Paris où il a rencontré Augusto Federico Schmidt qui était un poète et un industriel brésilien. Celui-ci le pria d’émigrer à Rio de Janeiro afin de pouvoir y développer l’optométrie.

C’est le 6 mars 1947 qu’Alexis Fédosséeff émigra au Brésil où il a connu une grande renommée pour ses compétences en optométrie dont il était un ardent défenseur.

Doué d’une personnalité charismatique, il était considéré comme un être magique. En 1953, il a adopté la nationalité brésilienne et publié en portugais aussi bien des traités d’optométrie que des contes et des nouvelles. L’optométrie et l’écriture étaient ses passions.

La peinture n’aura-t-elle été qu’une mise en couleurs de ce qu’il vivait dans son âme de captif ? Qu’une jolie parenthèse ouverte et refermée à l’atelier île de France ?

 

Il est décédé, presqu’aveugle à cause de la cataracte et du glaucome, à Rio de Janeiro le 29 mai 2003. Il aimait dire que lorsqu’il mourrait, il s’unirait aux étoiles. C’est la musique de Mozart, son compositeur préféré qui l’a accompagné dans son voyage interstellaire.

 

Je vous laisse imaginer, rêver, méditer… avec “que ma joie demeure” peinte par Alexis Fédosséeff et exposée fidèlement par Henri Millet.

“Que ma joie demeure” malgré le “scandale” de la guerre qu’Alo Eph a peint aussi et qui a été reproduit à l’intention des autres PG.

        

 

Certains l’ont acquis et ramené avec eux et laissé dormir au fond d’une armoire. La postérité l’en a sorti en même temps que “libération” pour les mettre en relation avec “Que ma joie demeure” qui en est le contrepoint privilégié dans le souvenir d’Henri Millet, représentant sans doute une espérance au-delà du monde tourmenté de la guerre et correspondant à sa propre définition de l’art, “fenêtre ouverte sur l’invisible” qu’il a rejoint lui-même le 30 juillet 2006.

 

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