Chapitre 10 : Images de la vie captive au stalag VIIIC

 

10-B : Images de Noël captif au stalag VIIIC

 

En décembre 2009 est paru le chapitre 4 de mon site intitulé “Rayons de soleil au stalag”.

Rayon de soleil de la naissance du journal du camp “Le Soleil Saganais” en décembre 40.

Rayon de soleil de la publication d’un conte de Noël paru dans un “Soleil Saganais” de décembre 41.

Rayon de soleil du menu de Noël 1942 à la “baraque des artistes” illustré en 1942 et commenté en 2004 par mon père, Henri Millet.

Une photo de ce repas de Noël 1942 clôturait mon chapitre 4. Je n’identifiais aucun des convives, artistes et cuisiniers, rassemblés à la même table.

 

Je n’imaginais pas qu’un jour… Un 10 du mois de septembre 2010, un mail venu du Mali m’annoncerait qu’une grand-mère et son petit fils venaient d’être cloués par l’émotion en reconnaissant sur cette photo du repas de Noël 1942, au premier plan à gauche leur père et grand père : Eugène Bonneau.

 

Eugène Bonneau était boulanger dans le civil aux Landes Genusson où il naquit le 9 octobre 1916.

En 1940, il se retrouva derrière les barbelés du stalag VIIIC, immatriculé n° 36622, et tout naturellement il y travailla aux cuisines.

Y fabriquait-il le “Brot Kaki” fait de fécule de pomme de terre, de farine et de son ? Il n’en a rien dit. Mort en 1997, il s’en est allé avec ses souvenirs de captivité dont l’évocation était pour lui tabou.

C’est en visite à Bamako, chez son petit fils Sébastien Philippe que Jeannine Bonneau, nantaise, a vu s’afficher sur l’écran de l’ordinateur le profil de son père Eugène Bonneau.

Sébastien est passionné par la généalogie et il est considéré comme “l’âme historique de la famille”. Il venait de demander à sa grand-mère si par hasard elle se rappelait du lieu de captivité de son père. A sa grande surprise elle lui répondit immédiatement que c’était le stalag VIIIC.

Née en 1938, Jeannine avait toujours gardé imprimée en elle l’adresse à laquelle sa mère écrivait à son époux prisonnier. C’est ce qu’elle m’a conté au téléphone il y a quelques jours.

Merveille de sa mémoire et merveille d’internet qui a permis à Sébastien de tomber sur mon site et d’y découvrir un peu du Noël 1942 de son bisaïeul Eugène.

 

C’est maintenant Joseph Guérif, n° matricule 47755, déjà présent dans mon chapitre 6, “Nouvelles du stalag dans les kommandos”, qui va nous ramener à décembre 1940.

Michelle et Bernard Guérif m’ont confié le contenu des pages du carnet que leur beau-père et père écrivait à cette époque à la baraque 14 du stalag VIIIC.

 

Joseph Guérif faisait partie des fervents chrétiens qui trouvaient grâce à la religion, la camaraderie, l’amour des leurs, la force de surmonter l’épreuve de la captivité.

“30 novembre 1940. Ce soir 6 h, ouverture d’une neuvaine à la Vierge.

03 décembre 1940. Je fais ma neuvaine en esprit avec Renée qui sans doute là-bas la fait aussi.”

Renée, c’est l’épouse en union de pensée et de prière là-bas à Segré dans le Maine et Loire.

 

De nos jours, l’Eglise invite encore les catholiques à 9 jours de prière préparant leur âme à entrer dans la journée de grâces du 8 décembre, fête de la Vierge, jour solennel de son Immaculée Conception.

J’imagine qu’à la chapelle la neuvaine se récitait et chantait devant l’autel de la Vierge. Un cantique à Notre Dame de Sagan avait été composé par des prisonniers. Je ne sais rien sur les auteurs et la teneur de ce chant, par contre je sais que…

… Une magnifique représentation de la Vierge, peinture de Christian Sandrin, n° matricule 17083, artiste de “l’atelier île de France”, s’élevait au-dessus de son autel plaçant les prisonniers sous la protection divine.

En voici la photo ramenée par mon père : on y lit “Spes Nostra”, i.e. Notre Espérance. Au verso de la photo mon père la nomme : Notre Dame des Barbelés, chez d’autres elle est : Notre Dame de Délivrance, chez Paul d’Hallaine et Pierre Petit, dernier aumônier principal du stalag : Notre Dame de Sagan.

 

Au cours de mes recherches, j’ai su un jour ce qu’était devenue cette œuvre d’art et de foi, en voici l’histoire :

Quand le stalag VIIIC fut évacué début 1945, dans la dernière colonne partie de Sagan, le 11 février 45, se trouvait Pierre Petit. Il a réussi à sauver Notre-Dame de Sagan du saccage final du camp et de la chapelle. Un prêtre raconte :

“Ôtée du cadre où elle avait été placée, mise à l’abri dans un rouleau de carton, l’image de Marie s’élevant hors des barbelés, un soleil saganais à ses pieds, a pu voyager jusqu’en France.

Pierre Petit la remit à Jean Protat, aumônier de l’hôpital du VIIIC, qui la déposa à la chapelle de l’hôpital Villemin à Paris. C’est là que se rassemblaient une fois l’an, pour une cérémonie du souvenir, les anciens VIIIC de la région parisienne.

Des travaux furent entrepris en 1975. Notre Dame de Sagan disparut dans les gravats.

Symbole de la mort misérable par laquelle sont passés de 1940 à 1945, tant de camarades de toutes nationalités ?

Occasion de nous tourner, au-delà de cette image familière et de tous nos souvenirs, vers l’unique et définitive Espérance.”

 

L’œuvre originale de Sandrin a disparu. Je crois qu’il n’en avait même pas gardé une photo. Son petit-fils Julien Sandrin ne la connaissait pas. Christian Sandrin n’a sans doute pas su que sa peinture de la Vierge avait survécu.

Rapatrié sanitaire, l’été 1943, à Volvic où il fut peintre toute sa vie (il avait fait les Arts Déco de Paris), il fut identifié début 1943, d’après sa signature, comme C. Sandries. Dans le dossier d’Hallaine de la médiathèque du Mémorial de Caen, je ne sais pas si la rectification a été effectuée après que j’en ai eu fait la demande par écrit.

 

En mars 1976, lors de son exposition à la “bibliothèque de l’Université de Clermont-Ferrand”, Sandrin est remarqué pour un dessin à l’encre de chine “le prophète” significatif de sa manière : une gravité quelquefois tendue, une poésie secrète mais forte.

Sandrin  affirme que peindre c’est aller au-dedans des choses, en extraire ce qui est caché, le meilleur de nous-mêmes.

Ce peintre à la profonde sensibilité religieuse a rejoint la définitive Espérance en janvier 2009.

 

Le 7 décembre avant-dernier jour de la neuvaine à Marie, partageant avec ses amis Quris, Caboor, Chauveau… une chaude amitié et la mise en commun des victuailles tirées des colis venant de France, Joseph Guérif est sensible au sort des sous-officiers réfractaires au travail qui ont été enfermés au bloc disciplinaire.

“24 décembre 1940. Des lots sont offerts par les allemands et la Croix Rouge. Il y en a pour tout le monde. Des frites dans toutes les chambres.

25 décembre. Messe de Minuit dans une atmosphère de frites. Bon déjeuner : langouste, rillettes, singe, frites, cake, ananas, cigare, café de France.

26 décembre. On modifie le poêle pour mieux faire les frites.

27 décembre. Grande tranquillité, nos gardiens fêtent Noël depuis 4 jours et nous f------une paix royale. Ils s’énervent un peu, mais ça leur semble si bon. Nos gardiens nous envient nos colis, ils ont si peu.”

 

Le 24 décembre 2009, après la parution de mon chapitre 4  intitulé “Rayons de soleil au stalag”, j’ai reçu de Michelle Guérif, “en communion avec tous ceux qui sont en quête d’humanité”, cette photo du Noël 1940 à Sagan, celle de la crèche de la chapelle principale du stalag VIIIC.

 

Le 13 décembre 2010, Pierre Corroënne, fils de Maxime Corroënne, violoniste et chef d’orchestre aux “Fol’s Sag’s”, m’envoie le n° 5 du “Soleil Saganais”.

Je lis à la page 13 un article intitulé “Notre Crèche”. Le petit dessin illustratif et la description contée de cette crèche de Noël 40 me font irrésistiblement penser à la photo reçue de Michelle l’an passé. Une belle image où j’avais bien vu un prisonnier chaussé de gros sabots, mais je ne savais rien sur cette crèche. Quelle joie fut la mienne de mettre en relation la photo reçue de Michelle et le texte de Pierre ! Je souhaite de tout cœur vous faire partager cette joie.

 

Il ne vous reste plus qu’à imaginer, avec Robert de l’Isle rempli d’inspiration religieuse, 2 prisonniers en contemplation devant cette crèche, œuvre d’artistes de “l’atelier île de France” : Marcou, Christian Sandrin, Jean Billon, connu pour ses visages de prisonniers.

L’article ne cite pas Franchet d’Esperey qui était réputé à l’atelier pour ses santons.

 

Notre crèche

“Je te dis que c’est un artilleur !

- Moi, je te dis que c’est un type des chars !

- Qui ?

- Le prisonnier qui est dans la crèche. Tu ne l’as donc pas vu ? Il est là tout seul, pauvre dans ses gros sabots, avec l’air à la fois confiant et timide. Timide parce que c’est un type qui revient de loin, qui a perdu l’habitude ; confiant aussi parce qu’il se sent à l’aise dans cette baraque là.

Les trois Mages opulents et cérémonieux n’arrêtent pas avec leur nombre et leurs présents et leurs prosternations à équilibrer sa solitude surabondante. Il est tellement vrai ce pauvre poilu prisonnier. Il est là tout seul, oui, mais il est 2 millions.

Il y en a un qui paraît  tout content, c’est le joli berger. Avec son air provençal, il regarde le prisonnier comme un camarade. On dirait qu’il lui souffle à l’oreille : “aies pas peur , vas y”…

Conduite par la petite fille tout ébahie, comme devant la devanture d’un marchand de jouets, la grand-mère semble rencontrer là son fieu, son gars, son prisonnier.

Mon Dieu, c’est-il donc possible…. Mais ma foi, il dit même son chapelet, ce chapelet que je lui ai donné à la mobilisation.

Saint Joseph, silencieux comme un confident qui connaît les secrets, s’anéantit et adore.

Et, là-bas, tout au-dessus de cette vie, émanant d’elle et la dominant à la fois, comme un prêtre à l’autel, encore étendue, mais vierge vaillante,  d’un geste à la fois vainqueur et sacerdotal, la Mère montre au monde et tend vers le Père Eternel et l’Esprit, ce Fils qu’elle a conçu par prodige et qui vient au monde des profondeurs de la Divinité.”

Robert de l’Isle.

 

Cette image, dans cette crèche de 1940, du Père et de l’Esprit qui transcendent la captivité, j’y vois “la patte” de Christian Sandrin.

 

A vous tous je souhaite un très joyeux Noël 2010 en vous transmettant la photo de ma crèche familiale :

La lampe taillée dans la pierre est l’œuvre d’un sculpteur poitevin : Arsène Galisson. Je l’ai reçue de mon époux, en 1996, pour mes 52 ans.

La crèche fabriquée dans du carton est l’œuvre de mon père : Henri Millet un peu avant 1970. Ainsi qu’au stalag, il a pris du matériau de récupération pour honorer la commande faite par l’abbé Michel Perdriau, prêtre de Sainte-Thérèse, sa paroisse, qui l’avait prié de créer une crèche simple, dépouillée pour remplacer la crèche habituelle de l’église.

La bougie devant la crèche repose sur un morceau du mur de Berlin que nous avons retiré nous-mêmes l’année d’après sa chute, en août 1990.

 

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