Chapitre 10 : Images de la vie captive au stalag VIIIC

 

10 - C : Derrière les barbelés, des notes d’espoir : suite

 

 

 

Voici maintenant peu à peu le contenu de la longue lettre d'avril 2011 de Patoum, dans son orthographe et sa ponctuation originales.

C'est avec beaucoup d'humour qu'il nous conte sa captivité au stalag VIIIC à la baraque des musiciens. Quelle mémoire, 70 ans après !

Patoum, fait prisonnier à Sedan avec ses camarades musiciens du 146ème RI, nous livre un épisode de leur acheminement vers le stalag :

Après plusieurs heures de marche !! nous étions tous morts de fatigue ! pendant une halte nous étions allongés sur des tas de cailloux ! et on voyait les troupes allemandes passer sur des grands camions décapotables astiqués ! les soldats, des milliers, étaient bien propres, très frais, le fusil entre les jambes ! et en même temps on entendait hurler dans les haut-parleurs des camionnettes de la propagande : (par Daladier ou Laval ? je ne me souviens pas bien), «nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts !!!!»

Là c’était le comble ! lamentable !!  on avait le moral à zéro !!! l’arme à l’œil et non à la bretelle !!! (Vermot 1930) !!!

Le jeu de mots est-il vraiment de l’Almanach Vermot 1930 ou de René Ono 1940 ?

 

Voilà maintenant l’arrivée des musiciens au stalag telle que nous la dessine et relate Patoum :

Vous avez du recevoir mes petits dessins !! concernant notre arrivée au camp sous les projecteurs !! aux champs enlisés !! et nos déshabillés latrineux !!

 

     

 

Vous voyez le tableau !!!! il pleuvait !!! nous étions trempés ! après plusieurs jours de marche, boueux ! crottés ! morts de fatigue !!! et en entrant au camp ! surprise !! musique très enlevée et l’officier allemand nous criant de sa voix suave !!! vous êtes aux Champs Elysées !!!! alors à mon ami Briard je lui ai dit : «il devrait plutôt dire aux Champs Enlisés !!! vous voyez j’avais encore le moral.

 

Patoum nous a précisé qu’aux latrines du stalag on s’y rendait parfois rien que pour échanger des nouvelles. C’est le dernier salon où l’on cause comme l’a noté sur son dessin cet artiste de l’atelier île de France.

 

 

     

 

De ces lieux d’aisance on a aussi un dessin d’Henry Beauvois. Ces lieux consistaient en une large banquette percée de 40 trous courant de part et d’autre d’une allée centrale. Remarquez en haut du croquis qu’au départ les feuillées étaient en plein air.

 

 

C’est aussi l’endroit où l’on s’épouille nous a dit Patoum qui écrit :

Ah ! ça me démange de ne pas vous parler des poux !! et le dépouillage !! pour cette opération écrasante un endroit sélect et tranquille c’étaient les latrines, culotte en bas chassant la bête, très à l’aise, conversation normale :  «ça va ? et ta dysenterie ?? T’as des nouvelles de ta femme ? T’as reçu des colis ?…» et tout ça en se libérant !!!

Mon père a dessiné un camarade s’épouillant assis au bord de son lit. Vous remarquerez que même en petite tenue le prisonnier a gardé au cou sa plaque matricule.

 

  

 

On s’épouille aussi les uns les autres dans la baraque comme nous le montre Henry Beauvois.

Louis Brindejonc dans son récit : «Le soleil est au bout du voyage» a écrit :

«L'épouillage était, de beaucoup, l'opération qui occupait le plus nos journées désœuvrées.. . On s'épouillait généralement dehors, la discipline du camp nous tenant hors de la baraque

Chaque jour, de longs alignements de corps maigres à demi-nus, appuyés à l'ombre des baraques, se tenaient penchés sur des frusques étendues sur leurs genoux. On écrasait journellement de quatre-vingt à cent poux, sans compter les lentes qu'il fallait traquer au plus profond des coutures. Sous la pression des ongles, nos parasites se vidaient et giclaient avec un petit bruit sec. Nos pouces étaient en permanence teintés de brun-rougeâtre. Les écrasements se poursuivaient dans la baraque, sur les bancs, sur la table, un support dur facilitant l'opération. C'était l'occasion de convier l'entourage à s'extasier sur la belle taille d'un spécimen particulièrement réussi, bien délogé d'entre les omoplates, la raie de mulet bien dessinée. Certains prétendaient même en avoir trouvé ... portant la croix gammée.

 

Patoum nous dit aussi : Ah !! l’étuve ! pour combattre les poux ! y en a qui se faufilaient dont René Lafforgue un excentrique !  nous devions mettre, une fois par semaine, tous nos habits dans une couverture ou notre capote, bien ficelés, avec identité, ça se passait dans une grande salle très vaporeuse ! ça revenait dans un  état! ça faisait pas un pli, mais plusieurs, le pantalon raccourci de 5 cm ! les gars en revenant au bout de 5 ans ont du revenir en bermuda et les œufs de poux étaient toujours là ! pour eux c’était un petit bain de vapeur !! gratuit non ?

 

Un dessin d'Henri Beauvois illustre ce qu'il en était des vêtements "après l'étuve ou le pressing"

 

 

Après ces histoires d’épouillage, Patoum nous invite à :

 

… changer un peu d’atmosphère ! je vais raconter une histoire vécue d’un petit gâteau !! Nous recevions de temps en temps un colis Pétain ! cigarettes, dattes et des biscuits d’un dur !!! de vrais friands !!! un jour avec mon ami Briard, j’ai eu une idée de génisse !!! pourquoi pas nous faire un gâteau ??? Briard venait de recevoir un colis !! chocolat, lait condensé sucré !! miam ! miam !! les friands trempés la veille pour les attendrir, tout ça bien mélangé dans une gamelle en alumignone !! prêt à aller au four !! Dans la baraque il y avait au beau milieu un énorme chauffage central !! en céramique avec un four !! en l’ouvrant j’ai vu qu’il y avait de la place pour faire cuire mon gâteau !!! un dimanche matin, nous le mettons au four !! et on attend !! d’un seul coup, un gardien entre dans la baraque et de sa voix suave nous hurle !! Raoust ! Raoust !! tout le monde dehors ! fouille !! et notre gâteau !!! était dans le four !!!! quelle déception !! et tout ça pour un gars qui avait planqué un morceau de morue salée sous sa couverture !!! une odeur n°5 de chez Chamelle !! améliorée !!! le gardien à peine parti, vite on se précipite au four !!!! désastre ! tout était kramé, il ne restait plus que la bonne odeur de friands brûlés.

Avec Briard nous étions désolés, heureusement qu’il restait un peu de chocolat à croquer en réserve.

Un jour enfin une bonne nouvelle ! Briard me dit tu as un colis !! pour moi c’était le 1er ! j’invite donc quelques copains, on met la table, on bavait d’impatience !!! et on ouvre le colis ! au-dessus pulls, mouchoirs, au milieu slips, caleçons et au fond ? que du linge !!!! quelle déception !! alors pour m’excuser j’ai offert quelques friands ! Pétain ! (déjà cités).

Avec Briard nous étions très amis ! on se partageait tout ! même la brosse à dent !!

 je l’ai revu plus tard à Golf Juan, il voulait reprendre une production de bananes ! n’étant pas du métier, mauvaise affaire ! étant tombé malade très gravement, sans nouvelles où ?

 

Si d’aventure, vous avez entendu parler de Lucien Briard, musicien au stalag VIIIC, dites nous ce qu’il est devenu. René Ono aimerait tellement savoir.

 

 

 

Nous retrouvons la fameuse photo avec Patoum et Bébert au premier plan.

Lucien Briard est assis au 1er  rang : c'est l'homme nue tête, la clarinette posée sur les genoux. A sa gauche, l'autre clarinettiste c'est Pierre Henriod.

Au 2ème rang, debout, le 1er en partant de la gauche, c'est René Beaux.

Le 30-10-2010, j’avais reçu un mail de Pierre Corroënne qui, ayant découvert mon site web, se demandait si en tant qu’artistes nos pères avaient pu se connaître au stalag.

Pierre, en numérisant les photos de son père Maxime Corroënne (né en 1898 et mort en 1981),  était tombé sur un cliché pris à Sagan en Basse-Silésie daté du 17-11-1940.

Voici ce cliché tel qu'il me l'a transmis.

 

 

Sur cette photo, Corroënne se trouve sur la rangée du milieu, c’est le troisième musicien en partant de la droite. Il tient dans la main gauche son violon. Violoniste à l’opéra de Paris, il fait partie des excellents éléments de l’orchestre dont il sera à une période le chef, remplaçant alors Théodore Gouin, puis remplacé lui-même par René Bouchu en février 41, puis par Coquelet.

En octobre 2010, c’était la 1ère fois que je recevais une photo des musiciens du stalag. Je ne savais rien sur le prisonnier assis au 1er rang avec son xylophone.

Quand, le 08-12-2010, grâce à la magie des rencontres internet me parviennent d’autres photos  de la musique au stalag VIIIC, appartenant aux archives d’Albert Bergerault dit Bébert au xylophone.

C’est ainsi qu’avec la famille Bergerault, nous sommes partis dans la Somme à la rencontre du batteur de jazz du stalag présent sur la photo aux côtés de Bébert, René Ono dit Patoum.

Patoum avait gardé le souvenir du xylophone fabriqué par Bébert au stalag, mais ne se rappelait pas y avoir mis ses coordonnés au dos et pourtant….

 

  

 

Dans sa lettre du mois d’avril, Patoum se remémore : Alors Bébert ? lui !!! c’était un cas !!! on se demandait s’il savait qu’il était prisonnier !! il planait !!! toujours avec ses baguettes, l’air absent, je ne pense pas qu’il était malheureux !!

il était souvent dans les lavabos ! et travaillait son instrument toute la journée, son n° au xylo était très apprécié des officiers allemands, souvent ils bissaient.

Bravo !! Bébert !!!

et à bientôt !!!

Dans notre baraque, il y avait une ambiance !!! de fête !! les uns chantaient, d’autres comme Charles Cattanea pleuraient à table ! on s’en sortira jamais disait-il !!

 les violons travaillaient chacun dans leur coin ! et pas le même morceau !! Mazza homme très sage, très z’ordonné !! lisait les pensées de Pascal !!! sur son lit, Pfeifer et moi répétions les sketches de Jo Bouillon sous la direction de René Beaux.

Plus tard, il y eut aussi Jean  Deguergue qui, tout en marchant, marmonnait et récitait des pièces de théâtre !

Le matin, on répétait, en matinée et soirée on faisait des spectacles et je crois vous l’avoir dit que nous allions le soir après dîner !! avec René Beaux, José Ruiz, Mazza et Bébert !! jouer dans les baraques voisines à la grande joie des prisonniers et nous récoltions quelques gâteries ! friands !! cigarettes ! et surtout beaucoup de bravos !! c’était pour nous aussi une bonne détente !

Beaux il avait pas le moral et pourtant dans la baraque, il avait une chambre spéciale avec Jean Vicherat et Léon Tille (respectivement directeur et régisseur des Fol’s Sag’s) et le frisou leur apportait le café !!!

 

Souvent quand nous étions couchés, on criait : Chigot !! une histoire !! et dans un silence total il s’exécutait et nous remontait le moral et on s’endormait en souriant !!!

Chigot, c’était un chic type, il était formidable, il connaissait des centaines d’histoires.

 

Pierre Chigot, faisait partie de la troupe des Fol’s Sag’s où il excellait dans la comédie de Boulevard.

 

Avec la troupe ! et l’orchestre assez souvent nous allions à l’Hôpital pour des concerts ! pour les blessés. Prisonniers français et gardes allemands sur le trajet !  des civils allemands tentaient de nous jeter en douce !! une orange, une cigarette, un biscuit ! c’était absolument défendu ! par contre les fumeurs ramassaient les mégots par terre !! pas dégoûtés les gars !!!

 

Autre anekeudoque !!(néologisme Patoumien pour anecdote)

Chaque mois nous avions une revue de chaussures !!! était-ce bien utile ? Rassemblement en rangée de 10 hommes. On devait passer devant 2 gardiens qui prenaient l’état des godasses !!

Avant le rassemblement, j’avais dit à tous : «au lieu de rentrer dans la baraque ! vous vous remettez derrière le groupe !!! au bout d’un certain temps ils se sont aperçus que nous étions plus de 300 !! petite colère des gardiens, mais une blague de Patoum !

 

Ah ! un petit fait d’hiver !! pour me rafraîchir la mémoire ! il faisait très froid !! et nous avions une seule couverture !! comme matelas directement sur le bois !! quand je suis rentré, j’avais à l’endroit des hanches 2 plaques couleur pain d’épice !

 je couchais au 3ème étage !! et je pouvais aisément toucher le plafond sans effort et avec la condensation le matin, j’avais donc au-dessus de ma tête des Stalag-tites !!!! oui ! de glace !!! (je me croyais dans les z’Alpes !). ça changeait souvent de gardien et au réveil parfois, il  «murmurait» ! raoust ! schnell !!!! Patoum ??? alors je mettais un de ces glaçons dans le nez et criais : malade !! krank !! et il me laissait dormir ! c’était un jeune fan de l’orchestre !!

 

2ème fait d’hiver : j’avais au-dessous de moi un bon copain Cattanea, mais alors ! mauvais coucheur ! il ronflait !!! mais d’une force !! les vitres en tremblaient !!! et je ne suis pas de Marseille (Charles Cattanea, lui, habitait Marseille) !! alors je sifflais !! sans résultat ! parfois je l’aspergeais d’eau !!! rien n’y faisait ! quelles nuits !!! ça et toutes les allées et venues aux W.C !! responsable ? le rutabaga !

Les musiciens ont même composé «la valse des rutabagas», mais qu’est devenue cette œuvre ?

 les portes qui grinçaient !! enfin rien à voir avec le Carlton !! et puis on s’habitue, on dort quand même. J’ai eu très froid, c’est pour ça que je suis bien conservé !!!

 

en conclusion de sa lettre Patoum écrit :

 

Voilà ma chère Agnès un petit aperçu de notre vie au camp, excusez moi pour l'écriture ! pour les fautes d'aurthograffes ! pour le papier, pour le style, la manière de m'exprimer ! mais je n'ai pas le courage de tout recopier. Alors Bon Courage !!! et mon bon souvenir à tous.

Grosses Brises !! du Nord !  Patoum.

 

Merci à vous, René Ono, pour les brises du Nord plus douces que les bises.

C'est une très grande joie dans notre vie de vous avoir rencontré.

Votre côté blagueur est la pudeur de l'humour à travers lequel on perçoit votre amour de la vie, des êtres. Vous êtes un grand bonhomme empreint d'une profonde humanité.

Le 26 mai 2011, vous avez eu 100 ans. Si vous êtes si bien conservé, ce n'est pas grâce aux stalag-tites de Silésie.

Bon vent !! Que la musique, le jazz, les cours d'anglais, le champagne, la gaité, l'amitié… vous gardent encore quelques années !!!

See you soon !!!

 

Merci à vous, amis lecteurs. Si l'envie vous prend de faire plus ample connaissance avec René Ono, affichez la page Google et tapez simplement : Patoum.

 

 

 

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