Chapitre 10 : Images de la vie captive au stalag VIIIC

 

10 - C : Derrière les barbelés, des notes d’espoir

 

 

 

Il y a plus de 2 ans quand j’ai commencé mes recherches sur le stalag VIIIC de Sagan, j’ai découvert le site du Musée Martyrologe (édifié depuis 1971 à Zagan sur l’emplacement des stalags VIIIC et Luft III ).

J’y ai lu avec attention la phrase suivante :

"Un événement important fut la composition de "La Saganaise" par René Beaux sur des paroles de René Martin. Elle devint l`hymne des prisonniers de guerre, composée à l’instar de la "Marseillaise".

Mais où trouver si longtemps après le texte et la musique de ce chant emblématique ?

A la Sacem ? Parmi les œuvres de René Beaux ne sont répertoriées que celles postérieures à la captivité (par exemple "La Môme Rustine", 1955, dont il est le compositeur, le parolier étant René Ono, musicien rencontré au stalag VIIIC, et l’interprète Bourvil).

Par contre "La Saganaise" fait partie des archives de la médiathèque du Mémorial de Caen. Jean-Pierre Ruault, dont le père était prisonnier aussi au VIIIC, a ainsi pu prendre la photo de la partition du refrain et des paroles des 3 couplets. Il a eu l’obligeance de me la communiquer le 25 mai 2009.

 

 

Bien au-delà des barbelés, bien au-delà du mirador, au loin vole notre pensée, on se revoit civils encore

 

La Saganaise c’est l’hymne d’espoir des prisonniers joué par l’orchestre des Fol’s Sags au début de chaque représentation théâtrale et repris en chœur par tous les spectateurs.

Ils s’égosillent tellement à la chanter que parfois ils en deviennent aphones à la sortie des séances prétendra Henri Beauvois, peintre de "l’Atelier île de France", après  avoir été rapatrié à Paris en 1941.

Ce titre lapidaire de Fol’s Sag’s est la contraction de Folies Saganaises. C’est une troupe de 80 acteurs et musiciens créée vers octobre 1940, dirigée par Jean Vicherat.

 

Au programme des spectacles figure aussi : "Galop de xylophone par Bébert et l’orchestre"

Bébert, c’est Albert Bergerault, matricule 43099, né en Touraine à Mouzay en 1907. C’est un homme passionné par la musique depuis son enfance.

En 1932, à l’âge de 25 ans, il épouse Yvette et ouvre un atelier de fabrication d’instruments de musique à Ligueil (Indre et Loire). Il est le seul en France à fabriquer des xylophones.

En septembre 1939, il est mobilisé au 246ème RI de Paris au sein duquel il fait partie des 30 exécutants de l’harmonie dont beaucoup sont des musiciens professionnels de haut niveau. Pendant "la drôle de guerre", les musiciens du RI donnent des concerts. Entre autres le 16 février 1940 à la salle des fêtes de Montmédy dans la Meuse.

 

 

Aux musiciens était attribuée la fonction de brancardiers. Leur régiment fait prisonnier, ils se retrouvent en juin 1940 au stalag VIIIC de Sagan.

 

Dès juillet alors que la troupe des Fol’s Sag’s n’est pas encore créée, Albert Bergerault, en panne d’instrument de musique, se met en tête de se construire un xylophone.

Son gardien allemand, peut-être mélomane, l’aide à récupérer des morceaux de bois. Du sapin vraisemblablement.

Avec son couteau et quelques outils de fortune, Albert y taille des lames : il les accorde à l’oreille et il découpe sa couverture pour leur servir de supports.

 

 

Un gardien allemand lui procure alors la partition de "Errinerung an zirkus Renz" (Souvenir du cirque Renz) appelé aussi "galop pour xylophone", un air très entraînant mais qui demande énormément de dextérité. C’est avec virtuosité que Bébert relève le défi et interprète ce morceau qui deviendra son "tube" au succès jamais démenti.

Dès juillet 40 les artistes se produisent en plein air sur une scène montée sur des tréteaux. Ce n’est qu’à l’automne qu’une demi-baraque sera aménagée en théâtre.

Le matin était consacré aux répétitions. Ceux de la baraque 7 entendaient Bébert s’exercer au xylophone, sur l’instrument qu’il avait lui-même construit. Et l’après-midi, c’était le spectacle. Y compris le dimanche.

Pendant la période où Bébert construisait son xylophone, il semble que d’aucuns se seraient inquiétés sur sa santé mentale. C’est en tous cas ce qu’aurait rapporté ultérieurement le Docteur Bassin de Ligueil à Yvette Bergerault. Ce médecin avait connu Albert au stalag et il ne comprenait pas à quoi rimait le comportement de ce dernier qui passait ses journées à taper sur des petits morceaux de bois. Sans doute le croyait-il un peu demeuré.

Plus tard il a compris qu’Albert accordait les lames de son xylophone.

 

     

 

Le 10 février 1941 Bébert joue au stalag son fameux galop qui remporte le succès habituel. C’est sa participation à un concert d’adieu  aux artistes des Fol’s Sag’s sur le point d’être rapatriés sanitaires.

C'est au début de 1942 qu'Albert Bergerault rentre à Ligueil. Son fils Jean se rappelle que c'est par un jour de neige qu'il est allé à sa rencontre à la gare de Châtellerault.

Bébert a réussi à rapatrier son précieux xylophone qui est encore à ce jour dans l’entreprise mondialement connue de percussions qu’il a créée et qui est restée familiale après son décès en décembre 1986.

Avant qu’il ne quitte le stalag, au dos de ce xylophone, ses copains musiciens ont écrit leurs noms, parfois leurs adresses. En février 2011, j’ai participé à leur déchiffrement avec ses filles Colette et Michèle.

 

                    

 

Puis Jean, le fils aîné d’Albert, a replacé délicatement et fait vibrer les précieuses lames sur l’instrument.

Ensuite Colette nous a joué avec beaucoup de talent le fameux galop sur le nouveau xylophone de Bébert fabriqué par lui après la guerre. Elle avait appris ce morceau savant à l’insu de son père pour le lui offrir le jour de ses 80 ans en janvier 1987. Mais le sort cruel voulut qu’il meure le mois précédent.

Colette continue de nous offrir "Zirkus Renz" en mémoire de Bébert.

 

Albert Bergerault avait aussi ramené du stalag une photo de ses amis musiciens et chanteurs où il est assis au 1er plan avec son xylophone exposé devant lui. A sa droite un prisonnier derrière sa batterie (caisse, cymbale) dégageant beaucoup d’énergie, attire le regard. Sur son pull est brodé : Patoum. C’est grâce à cette inscription que je l’ai identifié et retrouvé.

 

 

Dans la Marche des Fol’s Sag’s, créée le 23 mai 1941, texte Jean de Lébrijes (nom de scène de Jean Vicherat, directeur de la troupe), musique René Beaux, on lit :

 

L'orchestre est bon et Patoum à la caisse
Est un "accu" à vingt mille volts chargé;

 

A Vers sur Selle dans la Somme, où il habite, il est "l’inoxydable" Patoum.

A 98 ans, il faisait encore partie des city jazzers d’Amiens et était considéré comme le plus vieux batteur de jazz du monde.

Nous lui avons rendu visite, début mars, dans sa maison. Il nous a fait un accueil très chaleureux, heureux de revoir Jean Bergerault, le fils ainé de Bébert, et de faire connaissance de ses sœurs Colette et Michèle. Il se rappelle bien de Bébert qui venait le voir à Amiens, après la guerre, en compagnie de son fils.

Sur cette fameuse photo que lui a offert Michèle, il a reconnu un certain nombre d’anciens compagnons d’infortune dont il voudrait bien savoir si certains sont encore vivants comme lui.

 

 

                                                

 

Il s’est aussi rappelé de l’hymne La Saganaise dont il nous a chanté les premières lignes du refrain quand je lui ai remis la partition. Soixante dix ans après, les notes ressurgissaient intactes de sa mémoire et c’est avec émotion qu’il nous a confié qu’au stalag on la chantait tous les jours. Les couplets il ne se souvenait pas de leur existence. Peut-être n’ont-ils jamais été mis en musique.

 

Henri Millet, mon père, a rapporté du stalag plusieurs photos de spectacles et de musiciens mais Patoum ne se souvient pas l’avoir rencontré "Les musiciens et les peintres, c’était pas la même baraque" nous a-t-il précisé.

 

Patoum c’est un surnom, c’est le pseudo donné au stalag par ses camarades au prisonnier René Ono.

René Ono est né le 26 Mai 1911 à Boulogne sur Mer dans une famille de musiciens et de commerçants spécialisés dans les instruments de musique.

Il débute dans la vie par l’apprentissage du métier de luthier avec son père.

En septembre 1939 lorsque la guerre éclate, René Ono est mobilisé à Sedan au 146ème RI, et tout naturellement affecté à la Musique en compagnie de plusieurs autres artistes de haut niveau et de disciplines diverses.

En 1940, il se retrouve au stalag VIIIC de Sagan dans la baraque des musiciens, officiant à la batterie, avec entre autres René Beaux, l’arrangeur de Jo Bouillon, très célèbre Jazz Band de l’époque, avec José Ruiz à la guitare et Mazza jonglant entre saxo, violon et clarinette.

A leur libération, ils se retrouvent et rejoignent à Marseille Jo-Bouillon, fiancé à Joséphine Baker. René Ono, devenu Patoum, entre dans son orchestre comme batteur et gagman (amuseur et chauffeur de salle). 

 "Lorsque Joséphine changeait de tenue, elle le faisait derrière moi et j'amusais le public en jetant des regards en direction de la loge".

Nous avons vu que c’est au stalag VIIIC que René Ono a été baptisé Patoum, en fait doux surnom que René donnait à sa fiancée Andrée. Andrée tricotait pour lui des pulls sur lesquels elle brodait sa signature Patoum, pulls qu’elle lui envoyait au stalag pour affronter le long hiver rigoureux de Silésie.

Au cours de notre visite en mars 2011, Patoum a fait remonter pour nous ses souvenirs du stalag puis nous a envoyé un récit plus détaillé en avril pour que je puisse le publier sur ce site.

Patoum – 100 ans en mai 2011 ! − est resté un amuseur de salle gai, facétieux, blagueur, charmeur. M’enlaçant dans une attitude de danse, il faisait un clin d’œil à mon époux en déclarant : "j’emballe".

Il adore toujours faire des calembours, jouer avec les mots, l’orthographe. Je vais vous livrer peu à peu le contenu de sa longue lettre…

A bientôt pour la suite de ce récit.

 

 

Retour au menu