Chapitre 12 : " Le cercle des poètes saganais "

 

 

 

 

C'est un Dimanche

 

C'est un Dimanche comme un autre,

Un jour ensoleillé… ou froid.

Qu'importe, ce n'est pas le nôtre !

Ce n'est qu'un jour très loin de toi

 

Chacun s'en va comme un apôtre,

Glorifiant son cœur étroit

D'une image qui n'est pas nôtre

Ce n'est qu'un jour trop long sans toi !

 

C'est un dimanche comme un autre,

C'est un jour qui n'est pas à moi,

C'est le beau jour de tous les autres

Ce n'est qu'un pauvre jour … sans toi !...

 

Pierre Chable n° 45989

 

Après avoir fait connaissance avec François Dupont-Huin et ses sculptures en avril 2013 du côté de Vannes, je pensais être parvenue à reconstituer le panorama des activités artistiques ayant contribué à maintenir une part de sensibilité, d'humanité, des moments d'évasion de l'esprit derrière les barbelés. Pourtant lors d'une nouvelle rencontre exceptionnelle en mars 2014 avec un vétéran du stalag VIII C à Auxerre une autre voie s'est ouverte à moi en la voix des poètes.

Paul-Camille Dugenne qui fut à Sagan l'un des créateurs d'un cercle littéraire et poétique nous a reçus dans sa maison située au pied de la magnifique cathédrale gothique Saint Etienne et nous et confié ses souvenirs de captivité.

Il est né le 18 novembre 1919 à Mornay sur Allier. Lorsque la guerre éclate, ex séminariste ayant devancé l'appel sous les drapeaux, il est affecté à un service de renseignement en cours de formation, rattaché au 1er Bataillon d'un Régiment de Zouaves basé à Casablanca. Son Régiment forme avec deux autres la 82ème D.I.N.A (Division Infanterie Nord-Africaine). Il est mis en route pour le front le 24 septembre 1939. Le départ se fait avec les moyens hérités de 1918 : à pied pour les hommes, chevaux pour les officiers, mulets et fourragères (fourgon de déménagement hippomobile) pour le matériel, puis en train jusqu'à Oran. Ensuite bateau pour Marseille… Après de nombreuses étapes en train, à pied, en vélo le groupe auquel appartient Paul-Camille Dugenne se retrouve du côté de Maubeuge.

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"L'hiver se passe dans l'inactivité totale. Je suis logé chez une très vieille dame et voisin du Commandant du 1er Bataillon qui occupe la salle à manger, tout aussi inactif.

En avril train pour Kerbach à une dizaine de kilomètres de Sarrebruck. J'ai été nommé chef d'un groupe de 4 observateurs, qui reçoit comme observatoire le clocher d'une église."

Capturé à Kerbach en Meurthe et Moselle, le 13 ou 14 mai 1940, il est transféré par train jusqu'à la gare de Sagan après seulement 2 étapes en Allemagne à Ludwigsburg et Nuremberg. Il fait partie des premiers 3450 prisonniers français arrivant les 16 et 17 mai au stalag VIII C de Sagan. Il est immatriculé n° 8096.

"Dès le second jour je fus désigné pour remplir les fiches des arrivants ; nom, prénom, date de naissance, lieu, métier, religion, numéro. On donne en même temps une plaque de métal portant ce numéro, qu'il faudra toujours garder sur soi."

 

Ce service d'enregistrement des prisonniers, les Allemands l'appellent "Kartei"

Paul-Camille Dugenne ne travaillera pas longtemps à la kartei

Car le 15 juin 1940, les Allemands l'ayant d'abord pris pour un officier (il était aspirant au moment de sa capture) le transfèrent à l'oflag VIII F de Wahlstatt en Basse-Silésie à une centaine de kilomètres de Sagan. Là-bas, il se lie d'amitié avec deux autres prisonniers ; François de Vigan qui a pour projet de créer à l'oflag un cercle poétique, et avec Frère Eusèbe Dehoux, un franciscain qui lui dédie, le 10 octobre 1941, un poème intitulé "Rencontre" dont 0876voici un extrait :

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"La paix soit avec toi, Paul-Camille ! il me semble

Qu'une peine secrète assombrit tes yeux noirs…

Si tu veux… ce matin, viens, faisons route ensemble,

Nous parlerons à cœur ouvert jusques au soir…"

 

Le religieux pressent-il qu'un amour impossible pour une jeune Polonaise dont il a dû s'éloigner tourmente le cœur de son jeune ami ?

Courant octobre 41, le pseudo officier trahi par un "ami" est renvoyé à Sagan, avec dans son bagage, le poème de frère Eusèbe et la photographie de la blonde Maria.

De retour au Stalag VIII C, il fréquente volontiers l'atelier île de France, il y rencontre les peintres dont Gustave Butin, portraitiste en face duquel il pose.

Mais surtout, il fait la connaissance du talentueux René Lafforgue et d'un certain Pierre Chable après avoir découvert leurs poèmes affichés dans une exposition. Celui de Pierre Chable, dédié à sa femme, C'est un dimanche, mis en tête de ce chapitre, a fait l'objet d'un tiré à part imprimé par Le soleil saganais sous l'en-tête La poésie au stalag.

 

Paul-Camille Dugenne séduit par le talent de Lafforgue et Chable leur propose la création d'un cercle littéraire et poétique qui voit le jour en novembre 1941. Ils lui donnent pour nom L'autre silence.

Un passionné de mythologie et de métaphysique a rapidement rejoint le trio en la personne du médecin-lieutenant Chatenay, détaché de son oflag 1V D de Torgau au service du stalag VIII C. Originaire des Antilles où il est né en 1905, il se prénomme Libert.

Fin 1941 début 42 : L'autre silence convie les prisonniers à une première matinée poétique. Paul-Camille Dugenne n'en a gardé aucune trace.

Par contre, il m’a fait un inestimable cadeau que je feuillette avec respect : le recueil des "Textes proposés pour la 2ème matinée poétique" : il s’ouvre sur cette page titre rédigée au crayon de papier et mentionnant également : "Archives des poètes saganais de février à août 1942".

 

Ce volume, de soixante-dix pages de mauvais papier plus ou moins froissés, écornés et jaunis par le temps, trop épais pour être agrafé, Dugenne l’a relié du mieux qu’il a pu avec un cordonnet. Les feuillets le composant sont d’origine et d’aspect bien divers : certains sont tapés à la machine sur papier pelure, procédé qui permettait d’obtenir deux ou trois exemplaires en intercalant un papier carbone entre les feuilles de papier. Une œuvre en prose poétique, s'est offerte à ma lecture attentive, la transcription en fut ardue, tant le ruban de la machine à écrire était fatigué à force de servir et de resservir au point qu’il ne reste par endroits, à défaut d’encre, que le relief des caractères imprimés dans le papier.  De ce long et beau texte déchiffré, création de Dugenne intitulée "Le Retour", en voici le début :

Je sais que nous remaillerons la chaîne

Péniblement

Et que le feu dans nos cheminées depuis longtemps désertes

Ne reprendra pas sans fumée

Sans fumée sale tout au long de hautes poutres

Etonnées de nous revoir ;

Il y a si longtemps

Nos regards fatigués se heurteront aux choses

Oubliées,

D'inutiles riens opposeront leur futilité au retour

Des vieilles traditions.

Rien ne sera plus rien !

Tout sera là, boudeur, fâché peut-être d'un silence

Fatiguant.

Nous sentirons l'inutilité de nos gestes

La pauvreté de nos paroles

Le vide de nos regards.

Notre souffrance aura perdu le vieux sens

Il semblera que c'est un mort revenant visiter

Le visage d'autrefois, les choses familières

Et ce sera comme un contresens…

 

La deuxième matinée poétique a pris place le 17 juin 1942, sous le patronage de l'Université du camp, dans la salle du théâtre. Des acteurs des Fol's Sag's dont certains étaient des professionnels en France participent à la lecture des textes.

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André Aubeleau, du théâtre de l'Odéon à Paris, interprète plusieurs poèmes de Libert Chatenay.

 

Derrière les barbelés de Silésie, Libert Chatenay a rédigé un recueil d'une soixantaine de poèmes auquel il a donné pour titre "Naufrages". Paul-Camille Dugenne m'en a offert une édition complète imprimée par ses soins et diffusée, en 125 exemplaires, par Plein chant en 1976.

 

Le cercle baptisé L'autre silence regroupe en grande partie des hommes cultivés. En 1942 René de Obaldia, de retour de kommando, y est accueilli.

René de Obaldia a narré lors de l'une de ses nombreuses interviews que, prisonnier de guerre, l'envie d'écrire lui était venue et que ne disposant d’aucun matériau, il avait rédigé ses premiers textes sur un sac d’engrais.

Chatenay a dédié un poème à ce jeune homme dont l'inspiration fantasque le subjuguait.

Posé sur l'eau

 

Cette part ineffable de la Vierge en vous

Et votre taille ceinte de ciel et d'azur…

 

Et ce baiser nu

D'un Dieu sur vos lèvres

Et son pouvoir sur votre chair

Et ce sourire dans vos yeux

Et ce consentement de votre âme

A l'âme d'un possible

Qui s'est posé sur l'eau

Comme jailli de l'aube

 

Pourtant si on avait dit un soir à de Obaldia dans un coin enfumé du foyer du stalag VIII C qu’un jour il serait élu à l’Académie Française, il aurait sûrement éclaté de rire ! En 1999, revêtu de son habit vert, René de Obaldia deviendra le plus fantaisiste des académiciens du Quai Conti.

 

Le 17 juin 1942, André Aubeleau a prêté aussi sa voix à ce poème – dont voici un extrait- que de Obaldia a composé en mémoire des combats de mai 40

Ronde des petits innocents de la terre

 

La terre s'ouvre les yeux se ferment

Jusqu'aux étoiles crie la marée homicide des hommes…

 

Dans les épis criblés

Toutes ces gerbes d'hommes entassés

Tellement qu'aucune main n'a pu les cueillir,

Mais simplement la nuit la grande nuit qui vient

Et leur parle doucement de mourir

Comme c'est drôle

Deux ennemis tombés se donnent un coup d'épaule

Les yeux encore ouverts

On dirait qu'ils avaient été faits pour être frères

Ils n'ont plus rien à se dire

 

En 1942, de retour de kommando, Jean Robinet a rejoint lui aussi "L'autre silence".

Jean Robinet est né à Percey-le-Grand en Haute-Saône le 20 janvier 1913. A l'âge de 12 ans il a quitté l'école pour travailler à la ferme paternelle. Il a toujours aimé la compagnie des chevaux mais a souffert de son manque de culture intellectuelle et a dévoré les rares livres qui lui tombaient sous la main.

Mobilisé en 1939, fait prisonnier en juin 1940, il est devenu matricule 23.129 au stalag VIII C de Sagan et a été affecté dans un kommando agricole. De retour au camp, l'autodidacte s'enrichit dans son travail d'écriture de la rencontre de camarades plus habitués à manier les mots. Faute de papier décent, c'est sur du papier d'emballage que Jean Robinet a entièrement rédigé au Stalag son premier roman autobiographique dont le titre est Compagnons de labeur et un recueil de poèmes Visions du terroir.

Lemarié, comédien aux Fol's Sag's a lu une de ses œuvres lors de la matinée poétique du 17 juin 1942. Voici un extrait de "Apothéoses"

Que se passe-t-il dehors

L'herbe pousse-t-elle encore ?

Je n'en sais rien

Octobre a-t-il des semailles ?

Le printemps des épousailles ?

Je n'en sais rien.

Je ne sais même pas si le temps passe ;

Je ne sais même pas s'il existe un espace ;

Je ne sais pas si des roses fleurissent

Si des femmes ont des caprices

Si quelque part un monde a des oiseaux

Si des reflets moirent les eaux

 

Je ne sais que mes lèvres qui prient

Et mon Dieu qui m'observe là-haut

 

Gaston Lacarce, né en 1908 dans le Béarn à Vic de Bigorre, a un côté plutôt anarchiste qui lui a valu des représailles : lorsqu'il sort courant 1942 du bloc disciplinaire du stalag VIII C qui a la réputation d'être aussi répressif que les camps disciplinaires style Rawa Ruska, il rejoint à son tour "L'autre Silence".

Parmi les poèmes qu’il a recopiés de sa fine écriture pour le recueil des Archives des Poètes Saganais, j'en ai remarqué un reflétant, selon ses mots et ses maux, la morbide évanescence… des prisonniers de France. Ce poème fait partie de "La Ballade des Prisonniers de France" et s'intitule : "La grande pitié des prisonniers de France"

André Aubeleau a aussi prêté, le 17 juin 1942, sa voix à la lecture de ce texte dont voici un extrait :

    Par durs chemins, honteux et délestés,

Brinquebalaient sans gîte ni repos,

Nos corps vieillis de charogne empestés ;

Les bourgs déserts nous assommaient d’échos.

La terre et la sueur souillaient nos faces ;

Les chiens, frères errants, flairaient nos traces ;

Nous avions soif, nous voulions en finir

Avec la route, la crainte, les transes

Avec notre morbide évanescence ;

Nous voulions nous allonger pour nourrir

La Grand’ Pitié des prisonniers de France !

Puis vint le jour où nous dûmes sentir

Qu’un froid portail broierait notre mouvance

Au but des trains et des bateaux à panse

Aux camps germains s’en allait retentir

La Grand’ Pitié des prisonniers de France !

 

 Gaston Lacarce n° 49.742

 

Paul-Camille Dugenne m'a aussi offert en 2013 le cahier manuscrit de poèmes de son ami rennais, Pierre Chable. Ainsi je puis vous donner la 1ère strophe de "Noël aux barbelés" que Dany Rebello, comédien aux Fol's Sag's, a récité le même 17 juin 1942 :

 

Noël en lettres barbelées

Ecrit dans le ciel hachuré

A fait en guise de sonnailles

Secouer son corps déchiré

Et son squelette de ferrailles

Sous le crispant des mains gelées

 

Chez les poètes saganais, on sait aussi manier l'autodérision permettant le recul nécessaire à l'expression de l'angoisse.

Jean Vicherat, directeur des Fol's Sag's, sous le pseudo de Jean de Lébrijes a été un poète prolixe et souvent humoriste.

 

On lui doit en particulier : "Chez le Prince de Sagan" dont voici les 2 premières strophes :

Loin de la France, presqu'en Asie

Chez le célèbre Prince de Sagan

Je passe mes vacances en Silésie

Je vous promets que j'ai du bon temps

Je vous confesse que je suis prisonnier de guerre

Si ça ne vous dit rien, comprenez pourtant

Que j'ai une place bien pépère

Chez mon ami le Prince de Sagan.

 

Lorsque vous flânez sur une plage

Vous êtes toujours bousculés

Moi, sur vous, j'ai cet avantage

D'êtr' chez moi dans mes barbelés

D'plac' en plac' des gardiens sévères

Ecartent les gêneurs à coups d'yatagan

Vous voyez que j'suis plus pépère

Chez mon ami, le Prince de Sagan

 

Un Prince de Sagan, ami des Français ? L'abbé Jean Protat, aumônier de l'hôpital du stalag VIII C, a raconté dans un cahier :

 

"A Sagan, nous étions presque en terre française, le neveu de Talleyrand ayant épousé une princesse de Courlande qui hérita du domaine de Sagan. Le château édifié au cœur de la ville était sous séquestre : vaste demeure du XVIIIème siècle qui abritait dans les salons du premier étage des souvenirs datant de l'époque de Napoléon.

Tout le duché de Sagan avait été nationalisé depuis l'arrivée d'Hitler au pouvoir. La forêt de Sagan, avoisinant le stalag VIIIC, était jalonnée de bornes au nom de Talleyrand-Périgord. Simple réminiscence qui ne manquait pas de pittoresque et sur laquelle nos gardiens ne manquaient pas d'insister avec quelque lourdeur. Sur cette terre "française" nous étions totalement privés de liberté."

Privés de liberté, ils s'efforcent de développer l'amitié virile aidant à surmonter l'épreuve. Philippe Rabois, natif de Saint Maurin dans le Lot et Garonne en a fait l'éloge :

Les témoignages d'amitié

Sont les violettes de la vie.

Leur parfum discret s'irradie

Dans les mauvais pas du sentier…

 

Les témoignages d'amitié

De notre nuit sont les étoiles

S'irradiant sur nos fronts pâles

En rayons de fraternités.

 

Avec Jean Robinet, ils sont les deux seuls paysans ayant appartenu à "L'autre Silence"

Il y eut aussi Elie Raymond Prévost, Pierre Rousseaux, peintre à l'Atelier et comédien aux Fol's Sag's, Gustave Ferraris, Bernard Pignon, Alexis Fedosseeff, peintre à l'Atelier…  Comme chaque prisonnier, Alo Eph ressent la cruelle séparation d'avec l'être aimé. Son texte poétique "Cauchemars" a pour conclusion :

Tristement je rêve de vous et confie aux vents, longs et sûrs voyageurs, des baisers dont les lambeaux restent accrochés aux barbelés.

 

L'évocation de la femme est vraiment le thème récurrent décliné à l'infini dans les différentes formes d'art présentes au stalag. Elle est magnifiée par les peintres, les sculpteurs… interprétée avec sensibilité par les comédiens, rêvée par les poètes… mais s’ils désirent de tout leur être revenir auprès d'elle, ils ont en même temps parfois de terribles appréhensions : leur est-elle restée fidèle ? Ne sont-ils pas devenus l'un pour l'autre des étrangers ?  Quelle éternité s'écoulera encore avant de pouvoir serrer la bien-aimée dans les bras ?

Paul-Camille Dugenne a bien exprimé dans "Le Retour" comme il sera pénible de remailler la chaîne, de retrouver un univers perdu depuis si longtemps.

Des êtres à qui la guerre a volé de belles années de leur jeunesse ne sont plus tout à fait les mêmes. Ils ont besoin de refaire connaissance grâce à beaucoup de patience et d'amour de part et d'autre. A condition que chacun l'espère et le souhaite du fond du cœur. Les retrouvailles ne se sont pas concrétisées pour tout le monde, malheureusement.

     Quand je reviendrai près de vous,

L'âme pleine et le cœur avide,

Dites, nous reconnaîtrons-nous ?

 

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