Chapitre 3 : "Un peu du chemin de la capture à Lille, Dunkerque... jusqu’aux formalités d’enregistrement de la captivité au stalag VIIIC de Sagan en mai-juin 1940."

 

Nous avons laissé Henri Millet, parvenu à la frontière allemande à Wesel, puis tassé avec de nombreux autres soldats français dans un wagon obscur et verrouillé traversant toute l'Allemagne d'ouest en est, on ne sait en combien d'étapes.

 

La durée totale de son transfert, 24 jours, j’ai pu la reconstituer grâce à une attestation du CICR. Le Comité international de la Croix Rouge, Genève le 16-09-2009, certifie que MILLET Henri né le 07-07-1914 à Champagné-St-Hilaire (Vienne) a été capturé le 31-05-1940 à Lille et détenu au stalag VIIIC selon une carte de capture datée du 24-06-1940 et a reçu le numéro de prisonnier de guerre 36529.

 

Mais l’itinéraire de Lille à Sagan, aucune archive n’en porte la trace. Et je ne me souviens pas que mon père ait donné des précisions à ce sujet. Mais en avait-il beaucoup ?

Il ne cite que Wesel sur le parcours et à partir de là dans les trains “à bestiaux” plusieurs étapes dont il n’a peut-être pas connu ou mémorisé les noms.

Celui de l’arrêt final au stalag VIIIC de Sagan ne lui a sans doute été donné qu’à la dernière minute à la gare ou même lors de la marche vers le stalag.

 

Mon hypothèse, c’est qu’avec la section 3 de la 25/1, il est reparti de Lille, est repassé comme en mai à Anvers, puis Breda, se remémorant la défaite amère après laquelle les français ne s’étaient pas imaginé qu’un jour ils retourneraient sur leurs pas en tant que kriegsgefangener (K.G), prisonniers de guerre (P.G).

 

A partir de Breda, je me souviens maintenant que c'est Rotterdam, à l'embouchure du Rhin, qu'il fallait atteindre pour y embarquer. Des péniches y avaient été réquisitionnées pour y entasser les K.G. dans les cales comme de simples marchandises. Peu d’hommes avaient le privilège de rester sur le pont. D’autres un peu lents pour franchir la passerelle furent dans certains cas poussés dans l’eau sans ménagement se noyant sous les yeux impuissants de leurs camarades. Comme par hasard, c’étaient des soldats de nos colonies nord-africaines.

 

De Rotterdam, sur le Lek, confluent du fleuve, il s’agit de remonter le Rhin jusqu’à la dernière ville néerlandaise d’Arnhem ; puis jusqu’à Emmerich, petite ville allemande à la frontière et immédiatement après c’est Wesel, ancienne place forte et zone portuaire au confluent avec la Lippe, lieu de débarquement de la péniche.

 

A la gare de Wesel, le premier train “à bestiaux” a pris en charge ceux de la 25/1 peut-être à grand renforts de cris et de “schnell” pendant qu’un fusil tenu par le travers leur exerçait une poussée sur les reins comme ce fut le cas pour Louis Brindejonc dans une petite bourgade des Ardennes où il est monté dans un de ces fichus wagons sur lesquels on pouvait lire ; “hommes 40 debout ; chevaux 8 long”.

 

Lucien Grand, originaire des Ardennes françaises a été fait prisonnier le 4 juin à Dunkerque et il a été immatriculé numéro 39719 à son arrivée au VIIIC le 28 juin. Comme Henri Millet, il a mis 24 jours pour atteindre Sagan. Par un itinéraire semblable ? Sa fille Evelyne en a-t-elle une idée ?

 

René Ruault, matricule 8105, capturé le 12 mai dans le bois d’Ermerich près de Sarreguemines(Moselle) avec le 1° Zouaves est attesté présent par le CICR au VIIIC le 30-05-40 ; il lui aura fallu 18 jours pour atteindre Sagan ; aussi son fils Jean-Pierre se demande s’il n’a pas fait une grande partie du chemin à pied.

 

Mon hypothèse, c’est qu’il a pu faire à pied le chemin de Sarreguemines jusqu’à Saarbrucken, la grande ville allemande la plus proche de la frontière et peut-être même jusqu’à Trèves. Mais qu’ensuite, il a expérimenté  aussi les trains “à bestiaux” ou “à marchandises” bien fermés pour traverser l’Allemagne en plusieurs étapes.

A ma connaissance, c’est toujours par ce moyen de locomotion que les prisonniers parcouraient l’Allemagne jusqu’à Sagan.

 

Jean-Pierre a dû lire comme moi dans le premier rapport du CICR que ses délégués lors de leur 1ère visite à Sagan le 24 mai 1940 ont noté qu’il y avait déjà au stalag 3450 prisonniers français arrivés les 16 et 17 mai , par train, après avoir été faits prisonniers les 12-13-14 mai.

Mais ceux-là, à coup sûr, sont venus directement verrouillés jour et nuit dans les wagons...

 

Paul d’Hallaine, matricule 23631, qui a remis un rapport aux archives du Mémorial de Caen, a été capturé le 21 mai à Boussois (Nord) près de Mons en Belgique avec le 6ème RTM (tirailleurs marocains). Par étapes de 50km à pied, c’est à Beauraing en Belgique que des trains à bestiaux attendent les 2000 nouveaux K.G. Via Trèves, ils sont tous conduits à Sagan le 6 juin.

 

Dans le rapport de d’Hallaine, il y a une photo que je trouve poignante, c’est celle de l’entrée de cette foule de prisonniers français au stalag VIIIC le 6 juin 1940 sur laquelle est identifié un certain Joseph Barras.

Dans le blog geneanet du stalag VIIIC, par un des descendants de Jules Verhaege, on apprend que matricule 22975 à Sagan, il fut fait prisonnier à Boussois le 21 mai. Est-il sur la photo ?

 

 

J’imagine facilement que mon père a été immergé dans un flot humain semblable le 24 juin en franchissant les portes de cette même geôle.

 

Trèves (Trier en allemand) est pour la majorité des prisonniers français la ville de leur entrée en Allemagne (elle se situe en Rhénanie-Palatinat, près de la Moselle).

Le stalag XIID de Trèves était un grand centre de triage. Les P.G. y arrivaient, directement à pied ou en train après parfois un voyage fluvial sur la péniche, et y étaient rassemblés. Mais ensuite ?

Il fallait parfois se laisser emmener par étapes, le temps pour nos futurs K.G. du VIIIC que le stalag puisse leur assurer un peu de place.

 

Henri Millet nous dit simplement : “Plusieurs fois, nous avons dû nous arrêter et passer dans différents camps de triage, avant d'échouer à Sagan notre station définitive qui était un camp de prisonniers aux dimensions impressionnantes".

 

En effet, ce camp construit de septembre à octobre 1939 s'étendait sur une superficie de 480 000 m², conçu à l'origine pour accueillir plusieurs milliers de soldats polonais ayant pris part aux combats de septembre 1939.

 

Le stalag VIIIC était installé sur une hauteur à quelques kilomètres au sud de la ville. Aussi quand les prisonniers arrivaient en gare de Sagan, les soldats allemands leur donnaient l’ordre de se regrouper et de marcher jusqu’à une forêt de pins à la lisière de laquelle s’étalait le stalag.

 

Louis Brindejonc nous dit à propos de cette dernière étape dans “le soleil est au bout du voyage” : “comme les autres, j’ai pu faire cette marche, aller jusque là, alors que tout à l’heure, à la gare, je ne pensais pas pouvoir enjamber les voies. Et le camp était là qui nous ouvrait ses portes grillagées”.

 

Certains jours, le stalag a ouvert ses grilles  après que les K.G. soient parvenus jusqu’à lui, comme ce fut le cas pour Louis Bodez (“mémoires d’un gefang”) sous les regards dédaigneux de la population de Sagan et les jets de pierre des gosses.

 

Le stalag VIIIC, comme tous les camps, a pour accès un portique orné des emblèmes nazis, l’aigle et la croix gammée,

il est équipé de miradors “symbole du guet qui ne cessait ni de jour ni de nuit” et clôturé de plusieurs rangs de fils barbelés accrochés à des poteaux montant à plus de 3 mètres. Certains barbelés sont reliés à des lignes électriques à haute tension.

Mirador à droite de l’entrée principale

 

Une fois franchies les grilles du VIIIC, ce qui se passe systématiquement nous est décrit par Brindejonc : “Notre flot, dès l’arrivée au camp, fut divisé en 2 cours ; un gros feldwebel teuton faisait des gestes de sémaphore et criait : Vranzès à droite ! Breutonsses à cauche”.

Quelques stalags dont le VIIIC avaient été choisis par les autorités allemandes afin de regrouper au maximum les bretons.

 

Bien qu’originaire de Dinan, Brindejonc est allé à droite avec ses camarades français dont il n’avait pas envie de se séparer.

Par contre, Bodez est allé à gauche puisque dans le stalag, il s’est retrouvé dans le “quartier” des bretons avec ses amis de Saint-Brieuc arrivés en même temps que lui, après avoir été faits prisonniers le 16 juin 40 dans l’Aube à Villeneuve l’Archevêque, avoir marché jusqu’à Givet, sur la frontière franco-belge et avoir été embarqués dans des wagons à bestiaux “soit disant pour gagner Paris et être libérés”.

 

Nos bretons ne demandent pas mieux que de rester “entre pays” et même entre voisins briochains de la rue des 3 frères Le Goff : Creuset, Goeffic, Jaffray et Bodez.

En peu de temps, c’est 5 000 hommes qui composeront le quartier breton.

 

Mais pourquoi les regroupe-t-on ainsi ? Un jour de cette année 40, ils auront le fin mot de l’histoire. Mais en attendant...

 

Qu’on soit dans la colonne de droite ou dans celle de gauche, c’est aux mêmes formalités qu’il faut se soumettre : fouille, épouillage, immatriculation...

 

Ces différentes opérations concrètes sont les étapes de la prise en charge définitive des P.G. par la grande machinerie administrative de la Wehrmacht et elles occupent les tous premiers jours. C’est ce qu’affirme Yves Durand dans un de ses livres “PRISONNIERS DE GUERRE dans les stalags, les oflags et les kommandos, 1939-1945”

 

Jean-Claude Catherine écrit dans “au travers des barbelés”, ouvrage édité par la ville de Lorient, lors de son colloque en 2005 à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération des camps, que fouillé à son arrivée, le prisonnier garde peu d’objets personnels (Paul d’Hallaine signale même la confiscation de l’argent français).

 

Tondu et épouillé, puis photographié et immatriculé, le prisonnier devient un numéro sur une plaque métallique qui ne le quitte plus. Cet homme n’est plus qu’une fraction (stücke) du butin de guerre nazi. Pour l’autorité allemande, il s’identifie désormais à ce numéro.

 

Mais redonnons la parole à Louis Bodez : On était tondus à ras. Adieu les beaux cheveux bouclés de certains. On était photographiés de face et de profil. On était désinfectés. Pour la désinfection, on  était tout nus dans une cour devant un grand bâtiment. Nous attachions habits, chemises... ensemble et le tout passait dans une étuve. Pendant ce temps-là, nous nous douchions et ensuite nous revenions dans la cour, toujours à poil, à attendre que nos habits reviennent. Cela durait une heure ou 2 et nous étions toujours debout. Heureusement qu’en ce mois de juin il faisait beau. J’ai connu des amis qui y sont passés en hiver sous la neige.
On récupérait nos habits tout froissés. Tous nos cuirs avaient été saisis et c’est avec des ficelles qu’on retenait nos pantalons. On consolidait nos boutons avec des fils de fer.

On recevait une plaque double avec notre matricule. Celui que j’ai reçu était le numéro 45952.

 

C’est ainsi qu’Henri Millet est devenu le matricule 36529. N’être qu’un numéro n’est-ce pas cela qui lui a donné à tout jamais l’horreur des chiffres ? Et pourtant il est devenu comptable à l’EDF de 1948 à 1974. Pour gagner le pain de la famille.

 

Le chiffre a été sa “contrainte” et la peinture sa “liberté”. 

Mais en cette fin juin 40, comment pourrait-il penser qu’un jour il pourra s’adonner à sa passion derrière les barbelés ?

 

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