Chapitre 5 : Rester prisonnier à l'ombre des barbelés ou être détaché dans un kommando à l'extérieur du stalag VIIIC de Sagan ?

 

L’année dernière en décembre 2009, j’ai publié le chapitre 4 intitulé “rayons de soleil au stalag” évoquant des Noëls auVIIIC.

 

Mais revenons à ce 24 juin 1940, date à laquelle Henri Millet vient, selon ses propres termes, “d'échouer” à Sagan “sa station définitive”. Il a écrit :

 

C'était un camp de prisonniers aux dimensions impressionnantes qui se nommait le stalag VIIIC.

Après les formalités, recensement, immatriculation, triage etc... l'on constitua des groupes pour former des commandos de travailleurs.

Afin de me refaire un peu de santé, je me suis porté volontaire, bien que sous-officier, pour aller travailler en ferme. Avec un peu plus de liberté, nous allions avoir le calme et le grand air.

Les paysans convoqués et désignés sont venus faire leur choix en passant chacun de nous en revue, alignés, en rang, comme des animaux en vente à la foire.

L'opération effectuée, chacun a suivi son futur patron à son domicile. Mais pour ce faire, avec un certain nombre de camarades, j'étais accompagné d'un ange gardien armé jusqu'à  un petit village de Silésie.

Le patron qui m'a choisi s'appelait Walter et avait une trentaine d'années, il vivait en couple, avait 2 enfants et ses vieux parents à la maison.

J'ai dû faire connaissance avec mon patron et aussi avec le travail qui m'attendait, moi qui n'étais pas du métier du tout bien qu'ayant vécu à la campagne dans ma jeunesse. Ce me fut assez dur. Il m'a fallu m'habituer et me faire à cette nouvelle vie. Heureusement qu'en compensation je mangeais assez bien. Mieux que si j'étais resté au camp.

Au début différents travaux de manoeuvre me furent demandés, puis je dus faire mon apprentissage d'ouvrier agricole en compagnie de polonais. La journée terminée, il nous fallait chaque soir rejoindre notre local de cantonnement pour y dormir côte à côte sur des paillasses. A côté le gardien, en armes, nous surveillait et était notre interprète auprès des patrons.

Ma vie en commando de culture dura à peu près un an. Mes camarades et moi nous avons du quitter les lieux. Il paraît “et c'était vrai” qu'aucun de nous n'était du métier et nos patrons se sont aperçus que nous ne faisions pas l'affaire. Nous avons du être remplacés par des gens plus compétents”.

 

Au sujet de cette période en kommando à la ferme, je n'ai trouvé aucune trace dans les archives militaires. Je ne connais donc pas le numéro du kommando. Quant au nom du village je pense qu'il s'agissait d'Alt Ellguth. J'ai trouvé cette inscription sur les 2 seuls croquis de l'année 40 que mon père a ramené de Silésie. On y voit 2 portraits de compagnons dont un polonais, coiffé d’une casquette, datés de fin novembre.

 

Alt Ellguth était un petit village de Basse-Silésie qui s'appelle maintenant Ligota Polska, près d’Olesnica. Il est situé à 39 km à l’est de Wroclaw (Breslau) alors que Sagan est situé à 168 km à l’ouest de Breslau.

Mais j’ai lu dans un rapport du C.I.C.R. que les “arbeitskommandos” ou A.K. pouvaient être disséminés autour du camp jusqu’à de grandes distances (150 km)  tout en restant rattachés au stalag VIIIC. Même à 207 km de Sagan à Alt Ellguth, c’est le même lien qui perdure.

En décembre 1940, les délégués du C.I.C.R. notent qu’au stalag VIIIC, il y a 7 500 français au camp et 37 000 dans les 1 500 A.K. dispersés dans toute la Silésie et même en Autriche (Vienne).

Les 3/5 des A.K. concernent l’agriculture, le reste concerne l’industrie (textiles, routes…)

Pendant l’été et l’automne 40 pour tous les stalags, le secteur agricole est nettement majoritaire dans la répartition des P.G. en kommandos.

Les P.G. constituent une main d’oeuvre indispensable à l’économie allemande.

Et il se trouve, opportunément, que la convention de Genève, relative aux prisonniers de guerre, prévoit qu’ils ont droit à un emploi, le travail étant considéré comme un élément important pour leur physique et leur moral.

Mais cette règle ne s’applique qu’aux simples soldats, les officiers et les sous-officiers en sont exemptés, sauf bien entendu s’ils se portent comme volontaires.

Tel le sergent Henri Millet qui est heureux d’arriver à la ferme loin des barbelés.

Là il est bien traité et nourri par son patron Walter. Mais la vie au grand air quand on n’est pas habitué au travail de la terre, à manier la bêche, la fourche ou la faux n’est pas si idyllique que ça.

En automne, on travaille 13 heures par jour et davantage à l’époque du ramassage des kartoffel.

Je sais que mon père il en a ramassé des pommes de terre, des belles kartoffel allemandes sur lesquelles, lui et ses camarades auraient bien voulu envoyer des doryphores. En 1952 alors que j’avais 8 ans, je l’ai entendu bien souvent maudire les pommes de terre de Silésie. Ceci quand il octroyait à mon frère aîné, François, un centime par doryphore récolté dans le jardin, doryphores qu’il rêvait encore volontiers d’expédier sur les kartoffel.

Les P.G. c’est aux rutabagas qu’ils avaient presque tout le temps droit. Cela je l’ai découvert beaucoup plus tard.

En France aussi on avait droit aux rutabagas et, après la guerre, ils ont été longtemps absents de la consommation.

Dans les années 70, j’avais invité mes parents et beaux-parents à déjeuner. Tandis que j’étais entrain de leur servir un pot au feu, agrémenté d’un légume que je venais de découvrir et qui me semblait relever agréablement le goût du plat, j’entendis avec stupéfaction mon père s’écrier : “Ah non pas de rutabagas, j’en ai assez mangé pendant la captivité !”

S’être dit volontiers agriculteur pour sortir du stalag et avoir un menu plus varié que les éternels rutabagas n’a qu’un temps quand on n’est pas du métier et que le patron finit par s’apercevoir que vous ne ferez jamais vraiment l’affaire et par vous remplacer par des gens plus compétents.

Bien des PG  à qui on a demandé leur métier dans le civil ont répondu : agricole pour échapper aux barbelés et aux affres de la faim.

Un certain nombre qui étaient inexpérimentés et qui n’ont pu réussir leur apprentissage d’ouvrier agricole ont été un jour transférés dans d’autres kommandos. Henri Millet s’est ainsi retrouvé affecté au terrassement, à quelques kilomètres du kommando à la ferme. Il a écrit : “ce nouveau travail consistait en des travaux de terrassement et par conséquent de manoeuvres. Ce n’était vraiment pas captivant, mais surtout fatigant. Heureusement, j’ai réussi à ne pas y rester longtemps…”

 

Le nom du village m’est apparu sur un dessin daté de juillet 1941. Mon père y a noté en bas à droite : Stradam (Silésie).

Anna Golaszewska, habitante de Zagan, qui met parfois ses dons d’interprète au service du musée martyrologe et avec qui je communique par mail, m’a confirmé que les 2 villages de Alt Ellguth et Stradam existaient bien et qu’ils étaient proches l’un de l’autre, à respectivement 207 et 215 km à l’est de Zagan, 39 et 47 km de Wroclaw (Breslau).

Alt Ellguth, c’est désormais Ligota Polska et Stradam, Stradamia Wierzchnia.

Regardez l’unique dessin qu’Henri Millet a réalisé de ses camarades, du terrassement à Stradam, occupés aux pluches.

Je propose comme légende  “encore une fois, ce sera pas de la soupe, ce sera du ruta(baga)”.

 

Parmi les prisonniers qui s’offraient spontanément pour travailler à la ferme, certains ont réussi à acquérir les compétences qu’ils n’avaient pas au départ. Mais d’autres étaient réellement agriculteurs dans la vie civile.

Ainsi en est-il de François Roou originaire de Haute-Garonne. Je vais parler de lui en m’inspirant des notes que son fils André a rédigé et m’a confié.

 

François Roou a été fait prisonnier le 12-05-1940 à la pointe de Givet dans les Ardennes.

Après avoir traversé la Belgique et une partie de la Hollande à pied et avoir voyagé dans les wagons à bestiaux à travers l’Allemagne, il s’est retrouvé au stalag VIIIC de Sagan.

« C'est ainsi au bout du voyage qu'il se retrouva à SAGAN en Basse Silésie, Stalag VIII C. Là, ils durent se déshabiller entièrement, on leur coupa les cheveux et ils passèrent à la douche. Après être passés à l'étuve, les habits leur furent rendus. Mon père racontait qu'ils avaient rétréci au lavage. Comme à tous les autres, on lui avait attribué un numéro de prisonnier de guerre, le n° 13.917. D'après la photo de groupe, il appartenait au kommando n° 8 (c'est ce n° qu'il marquait aussi en marge de son courrier, mais n'y avait-il pas confusion avec le N° du Stalag?) »

                                       

 

Au moment de la répartition dans les kommandos, François Roou a bien sûr choisi, étant agriculteur d’aller dans une ferme.

Il s’y retrouva avec un pays nommé Odol qui était d’Auragne, un petit village à côté du sien. Il y avait aussi un nommé Besson.

Pour cette ferme, il fallait 15 hommes et le dernier choisi se retrouva, lui, coupé de ses amis avec qui il comptait aller. Il s’agissait de Georges Cazaux de Misson dans les Landes. Lui n’était pas agriculteur, il s’était orienté vers la ferme parce qu’il se disait que les prisonniers y étaient mieux traités, ce qui était souvent vrai.

De nombreux récits tant du VIIIC que d’autres stalags en témoignent. C’est ainsi que mon cousin Vincent que j’ai interrogé sur la captivité de son père Joseph Pénisson peut affirmer : “mon père était prisonnier à Stettin en Prusse Orientale. Il a fait quelque temps du stalag, mais a été assez vite dans une ferme où il a été traité comme le fils de la maison qui faisait la guerre en France”.

Mon oncle Eugène Moreau était aussi bien considéré quand il travaillait dans une ferme rattachée au stalag IXA de Ziegenhain. Ses patrons sont venus le voir à Poitiers, quelques annnées après la fin de la guerre et il riait en nous rapportant comment ils prononçaient si joyeusement “Euguène, Euguène !”

Par contre, j’ai lu sur le blog geneanet du stalag VIIIC que le grand père de Frédéric Constantin, Robert Bonnard, matricule 13 853, AK 1238 à la ferme n’a pas trop souffert de la faim se nourrissant en douce, mais qu’il avait droit aux coups des adultes et des enfants quand le travail n’avançait pas.

 

Georges Cazaux, François Roou, Odol, Besson et les 10 autres PG ont-ils été bien traités à la ferme ? Etaient-ils bien nourris ?

Comme pour tous les PG, les colis de nourriture venus de France constituait, pour eux, un apport précieux.

De plus, ils étaient aussi très astucieux pour cueillir des pommes et capturer du gibier, à l’insu des patrons.

C’est en montrant fièrement leur savoir-faire aux allemands en matière de charrettes à foin qu’ils ont trouvé un système de collecte des pommes inédit. Mais lisez plutôt ce qu’en rapporte André Roou :

 

“En ce qui concerne le domaine, mon père trouvait qu'ils étaient en avance sur nous. Il comparait avec l'agriculture et la vie du Lauragais qu'il connaissait, et qui sans doute était déjà elle même en retard par rapport à d'autres régions françaises. Par contre avec ses compagnons, agriculteurs d'autres régions de France, ils ont voulu, dans certains cas, montrer aussi leur savoir faire aux Allemands. Non pas pour en faire trop (il fallait plutôt en faire moins), mais simplement par fierté. Je me souviens surtout de l'exemple des charrettes de foin. Mon père les décrivaient étroites et basses. Le chargement de foin était petit. Eux ils arrivaient à doubler le volume en plantant des piquets de bois dans le premier foin et en les faisant poser sur les ridelles. Ainsi le chargement s'élargissait au dessus des roues de la charrette et comme il était plus large on pouvait gagner aussi de la hauteur, surtout si on rajoutait des câbles pour sangler le tout.

Du haut de ces charrettes, ils pouvaient aussi secouer les branches des pommiers du domaine quand ils passaient dessous et ainsi améliorer l'ordinaire, en les cachant bien entendu.”

 

François Roou était non seulement agriculteur, mais aussi chasseur. Il était émerveillé par l’abondance giboyeuse de la Basse-Silésie qui se composait principalement de lièvres et de chevreuils. Mais évidemment, il était interdit aux prisonniers de chasser. Lorsqu’ avec ses camarades il travaillait dans les champs il leur arrivait d’en voir et d’en tuer ou d’en piéger.

Tantôt un lièvre, tantôt un chevreuil…

 

“Un lièvre gîté sous un sapin, à l'abri du froid, tué d'un coup de barre de bois. Un chevreuil pris au collet que l'on cachait et qu'on allait chercher la nuit. Comment? Grâce à un double de clé fabriqué par le forgeron (qui était un prisonnier) et qui permettait de sortir de la cellule. Il racontait qu'une nuit, ils n'arrivaient pas à retrouver le chevreuil caché sous des arbres, pendant qu'ils cherchaient un hibou s'était envolé en criant et ils avaient eu une peur bleue. En fait, dans la nuit, ils s'étaient trompé d'endroit.

Quelques fois, il y avait eu des battues au lièvre. Je pense pour nourrir les troupes? Les prisonniers servaient de rabatteurs et ramassaient le gibier. Il y avait un responsable qui comptabilisait. Mais comme toujours en pareil cas quelques lièvres allaient mourir dans un taillis ou autre, à l'abri des regards. Pour un ou deux de cela, le prisonnier le plus proche criait « manqué » et il n'était pas comptabilisé. Il suffisait donc d'en cacher le nombre non comptabilisé (un ou deux) et d'aller les  chercher la luit.

Plusieurs fois le vieux gardien leur faisait remarquer que leur cuisine sentait bien bon. Ils répondaient invariablement : « colis de France! » Etait-il dupe? Peut être pas, il fit d'autre fois des allusions, qui donnaient l'impression qu'il s'était aperçu de leurs escapades nocturnes. Les rapport humains ne suivent jamais complètement les lignes rigides des règlements!”

 

Les pommes et le gibier amélioraient sérieusement leur ordinaire qui s’était pourtant étoffé déjà après un épisode mémorable.

 

En fait d'ordinaire, au début, ils étaient très mal nourris. Tellement qu'un jour ils décidèrent de protester en faisant grève. Ils allèrent bien sur le lieu de travail mais là au lieu de travailler, ils s'assirent par terre et ne bougèrent plus. Georges Cazaux qui semblait avoir pris la tête du mouvement, fit savoir qu'ils ne bougeraient pas sans avoir vu le patron. Ce dernier arriva avec la colère que l'on imagine. Cazaux lui montra le contenu de sa musette, ce que le gardien leur avait donné pour le repas. Il demanda au patron s'il estimait qu'ils pouvaient travailler avec si peu de nourriture. La colère du patron se retourna alors contre le gardien qui en fait gardait pour lui une partie de leur nourriture. Il dit aux prisonniers français de reprendre le travail et que le problème serait résolu dès le lendemain. Le gardien fut limogé et soi disant envoyé sur le front Russe. Il fut remplacé par un vieux Monsieur dont la présence améliora les conditions de détention tant il était humain et fermait les yeux sur beaucoup de choses.”

 

Georges Cazaux, le meneur et ses compagnons font un sit-in. Etonnant des PG qui font grève ? Quel courage !

Des grèves pour obtenir un supplément de nourriture, il y en eut d’autres dans les stalags et, en général, elles étaient couronnées de succès. Mais quand il s’agissait de mettre en cause l’emploi, contraire à la guerre, dans les usines d’armement, les PG se heurtaient à la force de coercition allemande, aux employeurs allemands, à la position du gouvernement de Vichy.

Le PG Espigoulet du stalag VIIIC en témoigne : “Nous travaillons pour la guerre. Nous avons protesté et demandé le respect de la Convention de Genève. On nous a répondu que le gouvernement français était  d’accord en vertu de la collaboration économique franco-allemande”

L’OKW (Oberkommando der wehrmacht) dans un premier temps avait insisté sur le strict respect nécessaire de la Convention de Genève qui stipule que les PG ne peuvent en aucun cas être employés à la production d’armements ni même à la construction d’usines d’armement. Mais en novembre 1940, il apparaît que l’économie d’armement allemande s’écroulera si les PG français n’y sont pas intégrés. C’est ainsi que les PG spécialistes des métiers industriels sont transférés de la ferme à l’usine et qu’en compensation, on fait venir dans les kommandos agricoles les PG retenus dans les frontstalags en France.

A l’encontre de la Convention de Genève, les sous-officiers sont sommés de se mettre au travail. Les réfractaires sont menacés de 21 jours de prison. A Sagan VIIIC, selon différents témoignages les brimades auraient débuté dès décembre 1940. En particulier, un officier allemand serait venu déclarer que s’ils refusaient de travailler ils seraient tous fusillés.

En décembre 1940, l’hiver est particulièrement rigoureux, enneigé, en Basse-Silésie. Les PG à la ferme sont mal chaussés avec leurs sabots. A Alt Ellguth, à Wangten, à Naumburg am Bober… que savent-ils de ce qui se passe au stalag VIIIC ?

 

Reparlons du kommando à la ferme auquel appartenait François Roou.

 

Ce 22 novembre 2010, le fils de François Roou, André, m’a envoyé un mail qui disait :

 

J'ai continué mon enquête pour essayer de retrouver la ferme dans laquelle mon père a passé l'essentiel de sa captivité. J'ai pu retrouver la fille de Georges Cazaux, camarade de mon père, qui m'a envoyé des photos de cette ferme (ci-jointes). Sur l'une de ces photos, il y a le cachet du photographe et surtout son adresse: Foto TUTTES - NAUMBURG AM BOBER j'ai recherché, cette ville s'appelle actuellement NOWOGROD BOBRZANSKI, elle est situé à une trentaine de km de SAGAN. Il y a fort à parier que la ferme se trouve dans ces parages. Comme il s'agit d'un grand domaine, elle doit toujours exister. Si quelqu'un reconnaissait ces bâtiments, ce serait un précieux renseignement pour moi.

 

Voici donc les photos de ce kommando 8 :

 

 

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