Chapitre 6 : Nouvelles du stalag dans les kommandos

 

Souvenez-vous, c’est au début décembre qu’est né “le Soleil Saganais” au stalag VIIIC.

C’est à cette même époque que dans de nombreux camps sont apparus aussi des journaux aux articles variés : rubrique de l’homme de confiance portant jusque dans les lointains kommandos des nouvelles du camp et de son organisation, mot de l’aumônier, jeux, poèmes, contes, illustrations ...

 

L’oflag XVIIA titre “le Canard en K.G.”. D’autres ont droit à “la Double Gamelle”, “le Canard Embarbelé” ou modestement “Ecrit sur le Sable” de l’oflag IID illustrant le souci de ne pas durer, l’espoir d’une libération prochaine. Les journaux paraîtront pourtant pendant quelques années avec des changements de rédacteurs, les premiers étant rapatriés.

Un peu partout, les prisonniers francophones ont enfin leur journal et non plus seulement l’unique organe de presse “le Trait d’Union” créé le 23 juin 40 pour les P.G. français et belges en vue de faire parvenir la propagande allemande dans tous les camps et leurs kommandos.

Ce “Trait d’Union” qui s’efforce de cacher son origine allemande a été préparé longtemps à l’avance, ce qui explique qu’il puisse être imprimé dès le lendemain de l’armistice et distribué gratuitement et systématiquement dès le 25 juin dans tous les stalags et leurs kommandos, dans tous les oflags afin d’annoncer la capitulation française.

Arrivé au stalag VIIIC le 24 juin 40, Henri Millet a du profiter de la distribution et entendre les hauts-parleurs du camp proclamer que la France avait accepté les conditions généreuses de l’Allemagne et déposé les armes.

Louis Brindejonc, dans “le soleil est au bout du voyage” nous affirme que cette nouvelle le laissa, lui et ses camarades, incrédules, et que soulevés par une fièvre patriotique, ils s’étaient mis à chanter la Marseillaise sous l’œil goguenard des postens (sentinelles).

En décembre 40, à la ferme à Alt Ellguth, Henri Millet a commencé à recevoir “le Soleil Saganais” hebdomadaire, puis bimensuel qui était distribué gratuitement à tous les prisonniers, y compris ceux travaillant dans les kommandos les plus lointains.

Un numéro lui a apporté, au kommando à la ferme, une nouvelle qui a retenu spécialement son attention et l’a laissé rêveur. Quelques mois plus tard, dans son kommando de terrassement, auquel il voudrait bien se soustraire, il repense à ce que disait l’article du journal et il lui vient une inspiration.

 

“Je me suis rappelé avoir lu, un jour, dans “le Soleil Saganais” qu’il s’était créé au stalag un atelier de peinture. Après avoir bien réfléchi, l’idée me vint de retourner au camp. J’écrivis alors à l’homme de Confiance en lui disant mon intention de continuer mes études interrompues de professeur de dessin, commencées aux Beaux-Arts, en entrant à l’atelier île de France. C’était assez osé de ma part”.

 

En effet, dans le civil Henri Millet est comptable et s’il a bien fréquenté les Beaux-Arts de Poitiers, c’était en tant qu’élève, de 1934 à 1936, pour se perfectionner dans son passe-temps favori et non pour y préparer une carrière d’enseignant.

Quelle émotion a été la sienne quand il a appris que “derrière les barbelés”, on pouvait vivre en exerçant librement sa passion !

Mais les places sont limitées à l’atelier. Il s’agit d’avoir un motif valable pour y entrer. L’idée audacieuse du professorat va-t-elle lui en ouvrir les portes ?

Ecoutons la suite :

 

“Quelques jours seulement après la transmission de ma lettre, une sentinelle armée vint me chercher au commando pour me conduire au camp. Au premier abord, je fus un peu surpris et inquiet d’autant que mon accompagnateur n’était au courant de rien de spécial.

De retour au camp, j’ai du passer par les rouages habituels : visites médicales effectuées par un médecin breton (Dr le Guern). Je fus affecté à la baraque de repos avec des gens malades et inaptes aux travaux de commando. Moi qui n’avais rien fus obligé de raconter mon histoire au toubib qui me conseilla et s’employa à me faire gagner du temps. Pour m’occuper, muni de papier et d’un crayon, je me suis mis à dessiner. Les modèles ne manquaient pas autour de moi et j’ai choisi les plus caractéristiques.”

D’autre part, je me suis fait des relations et, avec la connivence du médecin auquel j’avais fait des dessins, je fis la connaissance du responsable de l’atelier des artistes qui était professeur à l’école des Beaux-Arts de Nantes. Ce dernier me fit rentrer parmi eux à la Baraque des Artistes dès qu’une place fut disponible”.

 

Ce numéro du “Soleil Saganais” qui avait inspiré à mon père le retour derrière les barbelés, étonnamment il ne faisait pas partie des 5 exemplaires qu’il a ramenés de là-bas.

C’est de Pologne que ce “Soleil Saganais” n° 6 publié le 28-02-1941 m’a été envoyé via internet. Suite à un mail que j’avais adressé à Anna Golaszewska, interprète auprès du musée martyrologe de Sagan, le 25-02-09. Je vous conterai plus tard dans quelles circonstances inoubliables j’ai eu ses coordonnées. Je lui disais alors en substance :

 

“Mon père s'appelait Henri Millet. Arrivé au stalag VIIIC de Sagan, il a d'abord travaillé dans une ferme. Comme il n'y connaissait rien au travail agricole, il s'est vite retrouvé affecté dans un autre commando pour des travaux de terrassements.

Heureusement, par un journal de liaison reçu du camp “le Soleil Saganais” Henri Millet apprend l'existence d'un atelier de peinture “l'atelier île de France” au sein du stalag.

Comme la peinture, c'est sa passion, il écrit à l'homme de confiance. Et un jour, une place se trouvant disponible, il entre à l'atelier.

Dans votre musée, y-a-t-il des oeuvres des artistes qui furent prisonniers au VIII C ?”

 

Le 10-05-09, je reçois la réponse suivante :

“Bonsoir Madame,

Voila ce que j`ai reçu du musée Stalag VIII C de Zagan

Cordialement

Anna Golaszewska”

 

Les documents joints, ce sont des petits croquis humoristiques sur la vie au stalag signés J.B. peintre de l’atelier que je n’ai pas encore identifié (Jean Billon ? Jean Boulard ?) et le numéro 6 du “Soleil Saganais” du 28-02-1940 qui présente, entre autres, l’atelier des artistes. Je n’en crois pas alors mes yeux et je revis l’émotion et l’intérêt que ce texte a engendré dans le cœur de mon père il y a 68 ans. C’est un peu difficile à déchiffrer, mais le cœur y est, regardez plutôt :

Je recopie ci-dessous pour plus de confort de lecture :

 

Beaux Arts.

L’exposition permanente de peinture.

Savez-vous qu’il existe au stalag VIIIC, grâce à la bienveillance des autorités allemandes, une villa Médicis ?

Ne souriez pas, c’est la vérité pure. C’est tout juste si les artistes n’y sont pas en loge.

Ils sont dorénavant dotés d’un atelier modèle dont la disposition et la dimension permettent aux intéressés de se livrer en toute quiétude et en pleine liberté à leur art favori.

Dans la baraque s’élaborent peut-être à l’heure actuelle de futurs chefs d’œuvre.

Une exposition permanente de la production de nos peintres, architectes et sculpteurs y est d’ores et déjà organisée et chacun peut la visiter à toute heure du jour.

Pour l’inauguration, des toiles de réelle valeur ornaient les murs, heureux présage de ce que nous réserve demain.

 

L’article est signé Th. Gouin, matricule 26298. Th. Gouin, secrétaire du “Soleil Saganais” est aussi le chef d’orchestre de la troupe de théâtre des fol’s sag (ou folies saganaises).

La page de couverture du n°6 est la première à comporter une illustration (les 5 premiers numéros du “Soleil Saganais”, que j’ai consultés au Mémorial de Caen en juillet 2008 n’étaient pas illustrés) . Elle est de Demouron, artiste de l’atelier, qui utilisait aussi son talent à brosser des affiches pour le théâtre des fol’s sag. Il fait dire à la spectatrice au balcon : “L’acoustique de ce théâtre est vraiment merveilleuse, n’est-ce pas Baron ?” Ce à quoi le spectateur répond : “Je ne puis vous dire. Je suis myope”.

 

Rire de soi-même à travers les scènes quotidiennes au stalag si bien rendues par J.B. et aussi par Henri Beauvois (dans un carnet que m’a gentiment scanné Michelle Guérif), à travers le dessin d’un théâtre somptueux par Demouron, les 6 caricatures de peintres de l’atelier (amis de mon père qui en a rapporté la photo) de Jean Billon… c’était une des choses essentielles pour garder le moral.

Même dans les camps de concentration, on a trouvé de telles œuvres.

 

Mais cette situation privilégiée, faisait-elle des jaloux ?

Joseph Guérif, le beau-père de Michelle, s’est toujours rappelé avec bonheur de l’embellissement dont tous les artistes ornaient la vie du camp. Nous aurons l’occasion de reparler de lui.

Voici son portrait au VIIIC devant une baraque. Lui qui était d’abord passé par le stalag II de Stargard écrit à sa femme dans une lettre du 17 novembre 40 qu’à Sagan les baraques en briques y sont plus agréables.

De l’ ouvrage “le soleil est au bout du voyage” de Louis Brindejonc, Michelle Guérif a extrait ce passage :

“Plus tard, vers le mois de septembre, une société très à part occupa une des baraques du camp. Là vivaient peintres, sculpteurs, musiciens, qui avaient pu se procurer, ou se faire envoyer, le matériel indispensable à leur art ; une troupe théâtrale s’y était également créée. C’était la “high society”, la bourgeoisie du camp. Certes la situation en son sein était enviable et enviée mais je crois pouvoir dire qu’elle ne fut jamais critiquée. Bien au contraire car c’est aux camarades qui s’y produisaient que nous devons ces instants précieux pendant lesquels miradors et barbelés s’effaçaient pour permettre l’évasion intellectuelle et l’illusion d’une vie normale.”

 

Je dois maintenant à Christian Dauchel qui est entré en contact avec moi pour me faire connaître un portrait de son père Jacques Dauchel réalisé et dédicacé par mon père Henri Millet au stalag VIIIC le texte suivant de Roger Volbart, de l’atelier des artistes :

 

“Après avoir essayé de mettre en relief cet art si beau, si attrayant, qu’est la peinture, voici le moment venu de vous parler de notre atelier “Ile de France”.

Mais je lance peut-être un nom qui vous est inconnu, surtout à vous camarades des Kommandos, aussi il est de mon devoir de “montrer patte blanche” en mettant au jour le coin du camp qui, naguère, fut considéré par beaucoup d’entre vous comme un cénacle inhospitalier, inaccessible même, où quelques privilégiés trônaient au-dessus de vos misères.

Occuper nos esprits en désarroi, entretenir nos facultés, attiser le feu sacré qui donne le pouvoir de vaincre bien des difficultés, poursuivre ce but inaccessible qu’on appelle “toujours faire mieux”, mettre nos brosses et nos outils au service de la collectivité, tel est l’esprit qui nous anime.”

 

Parmi la masse des prisonniers, les artistes n’étaient pas rares. Souvent ils se regroupaient en petites communautés, parfois dans une même “baraque d’artistes” qui au stalag XIID de Limburg avait pris pour nom “le club des mangeurs d’oreilles”, intitulé énigmatique. Du dessinateur, on dit parfois qu’il “croque” un portrait…

Au stalag VIIIC de Sagan, les artistes n’ont pas adopté pour leur baraque le nom de villa Médicis car même s’ils avaient une grande admiration pour les peintres italiens, ils tenaient avant tout à se définir comme un îlot français, comme un coin de France, dans l’immensité du camp qui les retenait captifs.

 

Le 3 décembre 1940, les délégués du CICR (Comité International de la Croix Rouge) lors de leur seconde visite au stalag VIIIC sont frappés par l’extraordinaire essor du mouvement artistique. Ils observent des peintres travaillant librement et dans la plus franche camaraderie. L’un des peintres décorateurs leur a déclaré : “notre groupe est si homogène, nous travaillons si tranquillement que parfois nous n’arrivons pas à réaliser que nous sommes prisonniers”

 

Dans tous les camps, les peintres, les chanteurs, les musiciens, les comédiens avaient un statut bien particulier. En effet, il leur incombait de distraire les prisonniers d’une attente qui n’en finissait pas, de leur faire oublier pour quelques instants les miradors et les barbelés. Je dirais même qu’ils se redonnaient ensemble une identité oubliant qu’ils n’étaient plus qu’un matricule.

 

Dans les prochains épisodes, je vous raconterai ce que j’ai pu retracer de la vie de “l’atelier île de France”, avec photos, dessins, sans oublier les croquis humoristiques, le portrait de Jacques Dauchel, textes, témoignages d’Henri Millet…

 

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