Chapitre 7 : Un extraordinaire essor du mouvement artistique au VIIIC

 

Le 3 décembre 1940, les délégués du Comité international de la Croix Rouge (CICR) visitent pour la deuxième fois le stalag VIIIC de Sagan.

Le 24 mai 1940, lors de leur première visite concernant 3 450 prisonniers français arrivés au camp dès les 16 et 17 mai, ils ont vu arriver le jour même 3 150 prisonniers français dont 300 des troupes coloniales ayant été faits prisonniers à Sedan.

En ces débuts de captivité, les français sont inactifs au camp et pas encore envoyés en kommando.

Ce sont des prisonniers polonais (ils sont 300 au stalag dont quelques juifs) qui sont chargés de leur construire des baraques en briques, celles existantes ne suffisant pas à les recevoir. C'est ce qui explique que dans un premier temps de nombreux prisonniers doivent se contenter de tentes où ils dorment sur la paille.

Ce temps aura duré jusqu'au 26 juillet pour Antoine Pagni qui note, ce jour-là, dans son carnet : “Nous allons coucher dans une baraque en brique et nous n'aurons plus la poussière des tentes”.

 

Le 3 décembre 40, les délégués du CICR peuvent constater que les 7 500 français présents au camp sont maintenant tous hébergés dans des baraques en briques, belles aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, et dont l'alignement sévère est égayé ici par un jardin, là par des mosaïques et qu'ainsi tout le camp est agréable à voir.

 

Le stalag VIIIC se présente ainsi comme un camp modèle, mais on omet de dire qu'on y souffre de la faim, du froid et de la maladie. En 1940, c'est 90 décès qu'on enregistre au camp, dus en particulier aux nombreuses épidémies de typhus exanthématique, de dysenterie amibienne, de tuberculose pulmonaire ... qui conduisent à la création d'un lazaret (hôpital) distinct.

 

Le 3 décembre 40, ce que les délégués mentionnent surtout, c'est l'extraordinaire essor artistique du stalag VIIIC.

Ils rendent hommage au peintre Michel, l’âme d’un foyer d’artistes tous anciens élèves des Beaux-Arts qu’il a su rassembler et qui travaillent librement dans la plus franche camaraderie avec à disposition tout le matériel nécessaire grâce aux Autorités allemandes qui leur fournissent toiles, couleurs, chevalets et leur laissent entière liberté d'action.

Un des peintres décorateurs a été jusqu'à déclarer aux visiteurs : “Notre groupe est si homogène, nous travaillons si tranquillement que quelquefois nous n'arrivons pas à réaliser que nous sommes prisonniers”.

 

C’est en février 2009 que j’ai eu connaissance de ce rapport du CICR grâce à Chantal Jorro, commissaire de l’exposition “les prisonniers de guerre français” que présentait “le centre d’histoire de la résistance et de la déportation” de Lyon dont elle est aussi la documentaliste.

J'avais pris rendez-vous avec Chantal Jorro pour visiter avec elle cette exposition qu'elle a commenté en ces termes : “La vie artistique occupe une place centrale dans le camp largement représentée dans nos collections. Parmi les pièces maîtresses, sont à souligner les carnets de croquis de l'instituteur Roger Billiemaz, orfèvre dans la restitution de scènes du quotidien du stalag VIIIC...

Mais le fleuron de nos collections est sans conteste cette série de soixante-sept portraits de ses codétenus du stalag VIIIC, réalisés en 1941 par Jean Billon”.

J'avais pris contact avec Chantal Jorro pour lui faire savoir que mon père avait été peintre au VIIIC.

Elle a apprécié de pouvoir enregistrer sur son ordinateur des oeuvres de captivité d'Henri Millet et regretté de ne pas les avoir connues plus tôt afin de les intégrer à l'exposition.

Je me faisais aussi un plaisir de lui montrer ma récente découverte, dans les trésors de mon père, d'une photo  de 6 portraits caricaturés sur lesquels il avait pris soin d' inscrire les noms et au dos de l'image de préciser : “Sagan stalag VIIIC, quelques membres de l'atelier Ile de France par Jean Billon”. En bas, à droite de chaque portrait, Jean Billon a signé et noté 41 (1941) Sagan, stalag VIIIC, villa île de France (autre nom de l'atelier).

Cet aspect de l'art de Jean Billon n'était d'ailleurs pas connu à Lyon, l'artiste n'en ayant pas fait mention, ni gardé trace.

Il n'avait pas fait savoir non plus avoir appartenu à une baraque des artistes baptisée “atelier ou villa île de France”.

Mais en a-t-il jamais vraiment fait partie ? N'était-il seulement que de passage en mission ? Personne dans les articles sur l'atelier émanant du VIIIC que j'ai pu lire ne le cite.

 

L'héritage qu'il a laissé à son neveu Régis est constitué en ce qui concerne le stalag VIIIC de 67 portraits de prisonniers, réalisés en 1941, portant tous le tampon de la censure “stalag VIIIC geprüft”, pour la bonne raison que ces portraits ont voyagé en France occupée en 1942 . Ils ont été exposés à Lyon et Vichy notamment et manifestement ils étaient l'objet d'une commande.

En effet, les activités artistiques encouragées par les allemands, avaient aussi la faveur du régime de Vichy. Mon père m'a souvent dit qu'elles servaient de vitrine pour les allemands (et pour Pétain, ça il ne l'a jamais mentionné) leur servant à démontrer qu'on n'était pas si malheureux que ça au stalag.

 

Les portraits originaux, Régis Billon ne les a pas conservés, il en a fait don au “Centre d'histoire de la résistance et de la déportation” de Lyon ne gardant pour lui que l'édition typographique de prestige du Dr Biot intitulée “visages de prisonniers” réalisée en 1944, après le retour de captivité de Jean Billon en juillet 1943, et qui consiste essentiellement en la reproduction des 67 portraits seulement identifiés par le numéro matricule, la région d'origine et le statut du prisonnier. En voici 2 exemples :

         33.257         PAS-DE-CALAIS, employé de commerce

         29.742         Bretagne, commerçant

 

Après notre visite de l'exposition, c'est dans un café juste en face le centre d'histoire que Régis Billon nous attendait, mon mari, mon fils et moi, avec le fameux livre où nous avons regardé ensemble les portraits, espérant que l'un des numéros matricule du VIIIC que j'avais pu relever au cours de mes recherches, en regard du nom du prisonnier qui le portait, correspondrait à l'un de ces visages. Ce fut malheureusement en vain.

Ces visages de codétenus, nous en disent plus long que des mots il me semble, sur la détresse propre à chacun de ces hommes dont l'artiste a su saisir la psychologie.

Dans sa dédicace en exergue à l'ouvrage du Dr Biot, Jean Billon écrit : “A tous mes camarades de captivité... je dédie ce livre du souvenir pour que reste présente à la pensée de ceux à qui ces épreuves furent épargnées l'époque cruelle et douloureuse que nous avons vécue”

Mon père, Henri Millet nous a laissé aussi des portraits saisissants de ses compagnons d'infortune. Entre autres 2 huiles peintes en août 1942 représentant Pierre Mobèche, n° 26851 de Lannion, et Gustave Butin, de Lomme (près de Lille).

Une autre, découverte seulement après son décès est un auto-portrait d'une tristesse tellement poignante que son visage en est tout altéré et que, nous, ses 5 enfants, avions du mal à le regarder et à l'identifier comme notre père tellement “il ne se ressemblait pas”.

Le portrait qu'a fait de lui son ami Alfred Rémond, n°8575, de Paris correspond mieux à son physique de l'époque.

Quant à celui réalisé par un artiste dont je n'ai pu identifier le nom, il me laisse un peu perplexe.

A Lyon, comme je parlais à Chantal Jorro de mon désir d'en connaître plus sur l'atelier des artistes, elle me donna l'adresse mail de Anna Golaszewska, interprète auprès du musée martyrologe de Sagan.

En rentrant dans mon Poitou, je m'empressais d'écrire à cette polonaise qui avait eu la bonne idée d'étudier la langue française.

Elle me répondit quelques mois plus tard en m'envoyant la copie du “soleil saganais” n°6 de février 41, qui annonçait la création de l'atelier, véritable villa Médicis.

De plus j'étais bien décidée à rechercher qui était ce charismatique Michel. Je pensais qu'il s'agissait du chef de l'atelier dont mon père m'avait  toujours dit qu'il était professeur aux Beaux-Arts de Nantes.

 

C'est ainsi que, tout naturellement, j'eus l'idée de m'adresser au centre de Mémoire de Nantes dont l'un des membres, un certain Kervarec, était justement l'auteur d'un livre sur l'histoire de l'école des Beaux-Arts de Nantes.

Très obligeamment, celui-ci se mit à chercher dans son ouvrage, mais ne trouva aucun professeur ayant exercé avant la guerre se prénommant ou se nommant Michel.

Dans le “soleil saganais” numéro 6, aucun des pionniers de l'atelier ne porte le nom de Michel. Le prénom qui sait ?

Parmi les portraits que mon père a dessinés à l'atelier, il y a pourtant celui d'un “p'tit camarade Michel” occupé tranquillement à se rouler, semble-t-il, des cigarettes.

Cette appellation p'tit camarade ne correspond pas au style de mon père, ce qui me donne à penser que c'est une formulation familière propre à l'atelier qui me semble plus affectueuse que péjorative.

Très récemment, en ce mois d'avril 2010, le fils de Jacques Dauchel (portraitisé par mon père au VIIIC) m'a  permis d'enrichir ma documentation, entre autres par une reproduction signée “Jean Michel”, couverture d'un programme, de 1943, des fol's sags.

L'âme de l'atelier, le p'tit camarade, Jean Michel, s'agit-il du même homme ?

Quelqu'un pourra-t-il m'aider à éclaircir le mystère ?

 

C'est maintenant la genèse de la baraque des artistes que je vais retracer, à travers des articles des journaux du stalag, des infos du centre d'entraide du VIIIC à Paris ... dans lesquels s'expriment des peintres de l'atelier tels Roger Volbart, Roger Roux, n°37483, de Beaune, Henry Beauvois, n°25885.

 

Juillet 1940… La fatigue et la faim règnent en maîtresses dans le camp surpeuplé.

Paul d'Hallaine, toujours dans son rapport remis au Mémorial de Caen, nous détaille ainsi le menu journalier du VIIIC : “Jus noirâtre le matin et 100 grammes d'ersatz de pain. Litre de soupe très claire midi et soir, 300 grammes de brot, pain infect, noirâtre, mélange de fécule de pomme de terre, de farine de seigle et de son, quelques grammes de margarine, une cuiller à café de confiture. La faim, l'horrible faim nous tordait le ventre”.

“Chacun subit son sort avec plus ou moins de résignation, quelques isolés tentent de réagir. Parmi eux se trouvent les futurs fondateurs de l’Atelier “Ile-de-France”. Remontant aux origines de l'atelier qui l'accueillit en 41, c'est ainsi que s'exprime Roger Roux en 1943 dans le soleil saganais, il ajoute “Un crayon…une feuille de papier…et voilà nos architectes, nos peintres au travail. Ce sont d’abord des agrandissements de photographies, qui permettent à leurs auteurs d’obtenir un pain, un paquet de tabac (trésors inappréciables) ou un peu de matériel: crayons de couleurs, aquarelles, papier…”

 

Plusieurs semaines après, nous retrouvons nos “artistes” dans une baraque inoccupée, la baraque de repos qui sert également aux répétitions de la toute jeune chorale de Charles Duquesnoy. Coïncidence, c'est dans cette baraque de repos qu'Henri Millet, de retour de kommando, réalisera ses premiers portraits au sein du stalag en attendant qu'une place se libère pour lui à la baraque des artistes.

 

Travaillant à la baraque de repos en cet été 40, il y a des architectes, ce sont Giscard, Raymond Mothe, Henry Beauvois ; des peintres, Marcou et Rousseaux.

Mais aussi Jean Boulard et Rougier qui, eux, sont à l’œuvre dans leur baraque respective.

Nos artistes de la baraque de repos travaillent debout dans les lits vides, qui leur servent de tables à dessin, entre les deux appels de 8h et 19h30.

 

Au stalag VIIIC, c’est en effet à 2 appels que doivent se soumettre les P.G. chaque jour.

Tous les matins, ce ne sont pas les sons du clairon ponctués de “debout là-dedans!” qui retentissent, mais les “aufstehen” hurlés par les chefs de baraque allemands.

Il faut se lever, faire la queue pour aller aux latrines, se rendre au lavoir au centre de la baraque pour s’y débarbouiller un peu.

A 8h, c’est le premier appel de la journée. Station plus ou moins longue debout devant la baraque. Les allemands font parfois durer comme à plaisir les longues stations debout, sous le soleil, la pluie, la neige... Lorsque l'appel est terminé, il est interdit de retourner dans sa baraque.

 

Dès le mois d'août 40, à la suite d'une exposition d'art religieux, l'atelier des peintres, architectes, dessinateurs du camp prend naissance. Ce n'est encore qu'un embryon qui se transporte dans le lavoir de la baraque 12 (qui deviendra en 1943 magasin et foyer).

Début 1941, l'atelier occupera une ½ baraque, l'autre moitié étant réservée au “soleil saganais”

 

C'est Jean Boulard qui en devient le massier (aux Beaux-Arts, le terme de massier désigne l'élève qui tient la masse, c'est-à-dire qui recueille les cotisations).

Th. Gouin, secrétaire du soleil saganais, écrit dans le n°6 de février 41 que Boulard s'affirme de jour en jour comme le chef de file de l'école saganaise.

C'est lui certainement, ce chef de l'atelier qu'Henri Millet a pu rencontrer, à la baraque de repos, grâce au Dr le Guern pendant l'été 41.

Une nouvelle piste s'est alors ouverte à moi et je suis partie à la recherche d'un peintre nommé Jean Boulard. Qui était-il ? Avait-il été professeur des Beaux-Arts à Nantes avant la guerre ?

 

La solution de l'énigme apparaîtra dans le chapitre 8.

 

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