Chapitre 8 : Jean Boulard, chef de file de l’école saganaise

 

Dans les infos d’un bulletin d’août 43 du centre d’entraide du stalag VIIIC à Paris, Henry Beauvois, ex-pensionnaire 25885 comme il se définit lui-même, nous relate qu’à la suite de l’exposition d’art religieux d’août 1940, l’atelier île de France est créé et que Boulard en prend le massiéra.

Massiéra, c’est un terme propre aux Beaux-Arts dont je donnerais comme synonyme trésorerie. Celui qui assume cette fonction, on l’appelle massier. Il est chargé de récolter les fonds nécessaires aux dépenses communes.

Boulard devient le premier massier de l’atelier jusqu’en janvier 42 où il est libéré comme sanitaire.

C’est Léopold Berthois, PG n°26488, de Rennes où il était professeur à l’école nationale d’agriculture, qui lui succède alors dans cette fonction. Après sa libération courant 43, quelque temps avant mon père rapatrié le 21 juillet de cette année là, Roger Volbart et Maurice Fortin assureront tour à tour le massiéra.

 

Massier, c’est le seul titre distinctif que l’on trouve, aussi je suppose qu’il s’applique au chef de l’Atelier, atelier qui ne réunirait que des anciens élèves des Beaux-Arts ou diplômés des Arts Déco de Paris tel Christian Sandrin.

Jean Boulard, n’a-t-il pas été lui-même professeur à l’école des Beaux-Arts de Nantes avant la guerre si on en croit ce que mon père a toujours affirmé.

 

Nantes, c’était un peu des racines d’Henri Millet, sa mère étant née et ayant passé une partie de sa jeunesse au sud de cette grande ville, avant d’émigrer avec sa famille dans la Vienne.

 

“Nantes cette grande ville qui faisait écarquiller mes yeux d’enfant et m’impressionnait beaucoup, ce fut la destination de mon premier voyage en train à l’âge de 12 ans, en récompense de ma place de premier au certificat d’études du canton de Gençay, en compagnie de mon grand-père et de mon oncle désireux de revoir leur pays d’origine”

Ce souvenir que relate mon père date de 1926.

 

Voilà qu’au stalag, durant l’été 41, à la baraque de repos, il fait connaissance de Jean Boulard grâce au docteur Joseph Le Guern, de Lesneven (Finistère), PG n° 32235 né le 04-08-1914. Celui-ci a apprécié les dessins que son faux malade lui a offerts et pense qu’il a l’étoffe pour entrer à l’atelier des artistes. Voilà que dans la conversation le doux nom de Nantes associé au chef de l’atelier est prononcé. C’est pour Henri Millet de bon augure, tout ce qui a rapport avec cette ville ne pouvant que lui être bénéfique.

 

Peut-être pense-t-il que du haut du ciel sa maman (décédée le 29 juin 1940) veille sur lui.

Mon père m’a souvent demandé si je croyais aux anges et il ajoutait toujours que sa mère en avait été un pour lui, une sorte de guide qui avait adouci sa captivité en lui insufflant l’audace de faire sa demande d’admission à l’Atelier.

 

Vous comprenez maintenant tout le merveilleux de l’expression “Beaux Arts de Nantes”.

Passion de représenter le Beau, cette fenêtre ouverte sur l’invisible comme il aimait à le définir et Amour de Nantes.

 

Jean Boulard, c’est l’homme providentiel qui lui ouvre les portes de la Liberté, celle d’exercer son art derrière les barbelés.

Mais qui est Jean Boulard ? C’est un manceau né le 24 août 1911 à Saint-Marceau (près du Mans).

Alors qu’il est encore nourrisson, son père, Théodore Boulard, est nommé professeur de dessin : de 1912 à 1914 au lycée de Lesneven (Finistère)… de 1921 à 1930 au Lycée Clémenceau de Nantes… puis à Paris aux lycées Jeanson de Sailly et Henri IV…

Professeur de dessin, c’est aussi le métier de Jean Boulard. Mais ce qui prédomine pour le père et le fils, c’est leur qualité de peintre.

Théodore Boulard est un peintre du peuple, son art consiste en une image sensible et originale du quotidien, où la place majeure est faite aux gens simples dans la grande tradition des Le Nain ou Van Gogh. Les paysages, la vie paysanne de la Bretagne l’ont beaucoup inspiré et lui ont insufflé un certain mysticisme.

Sa renommée tardive est grandissante. Mais je vous invite à aller sur le site http://www.theodoreboulardunpeintre.fr/

Cela vous permettra de connaître l’atmosphère picturale dans laquelle Jean Boulard a baigné et dont il s’est imprégné, le prédisposant à devenir un élément moteur de la peinture en captivité.

Mais en attendant, nous ne savons toujours pas s’il était, avant la guerre, professeur de dessin aux Beaux-Arts de Nantes.

 

A la médiathèque du Mémorial de Caen, j’ai consulté un ouvrage dans lequel j’ai trouvé la reproduction d’une fiche rédigée de sa propre écriture par Boulard Jean-René Pierre en 1975, peintre et professeur de dessin à la retraite depuis 1971, et aussi quelques pages dans lesquelles il raconte ses activités de rapatrié en compagnie de Jean Védrine, PG n° 32808 au stalag VIIIC, libéré en août 1942 comme sanitaire.

En 1935, au début de sa carrière, c’est dans un lycée de Toulon que Jean Boulard a exercé et ceci jusqu’en 1939.

 

Affecté au 112ème R.I.A. il part pour le front le 2 septembre 39. Un de ses compagnons, fait prisonnier avec lui à Omiécourt dans la Somme, le 6 juin 40, sera acheminé en même temps que lui une quinzaine de jours plus tard au stalag VIIIC de Sagan où ils logeront dans un premier temps sous la tente. Il s’agit de Jean Védrine.

 

Mon père nous a déclaré à de multiples reprises combien il était très fier, lorsque Hubert Védrine entra au gouvernement de Mitterrand, d’avoir bien connu son père Jean Védrine au stalag VIIIC de Sagan, un intellectuel qui avait joué un rôle important dans le camp en tant que premier adjoint à l’homme de Confiance principal.

 

Jean Boulard écrit : “Avec Jean Védrine, nous avons connu les jours les plus durs de la guerre et de la captivité depuis juin 40. Nous nous sommes connus le 02- 09-39 à Hyères.”

 

A la médiathèque du Mémorial de Caen, l’ouvrage que j’ai consulté, c’est un rapport de Jean Védrine intitulé : Rapatriés 1940-1945 (recueil de témoignages, d’infos, de commentaires sur l’activité en France des P.G. évadés ou rapatriés avant 1945 dans l’administration, l’action sociale, la résistance des P.G.). J’ai pu ainsi affiner ma recherche sur le chef de l’atelier île de France.

Jean Boulard n’avait pas été professeur des Beaux-Arts de Nantes avant la guerre, mais professeur de dessin dans un lycée de Toulon.

Mon père avait-il donc faux sur toute la ligne ? Non, car Jean Boulard écrit qu’en août 1939, il a été nommé professeur de dessin dans un lycée de Nantes, mais n’a pu rejoindre son poste à la rentrée en raison de la mobilisation pour la guerre.

Cette nomination de professeur de dessin dans un lycée de Nantes, n’est-ce pas là ce que la mémoire de mon père a enjolivé ?

Jean Boulard, rapatrié de Sagan en janvier 1942, pour cause de maladie, a rejoint en fait seulement en mars de cette même année son poste à Nantes.

Mais sa maison sur le port, à l’Hermitage, est bombardée en septembre 43, et il se retrouve sans poste pendant un an replié dans son village natal de Saint-Marceau, avec sa femme et son petit Jean-Claude né le 28 mars 43 (Jean-Claude Boulard est depuis 2001 Maire du Mans).

 

J’imagine que c’est l’aura dont jouissait Jean Boulard qui l’a transformé dans le souvenir de mon père en professeur des Beaux-Arts de Nantes.

Th. Gouin, dans le soleil saganais n°6 de février 1941 nous parle de l’exposition permanente de peinture que chacun peut visiter à toute heure du jour y compris le dimanche.

Il cite, en premier lieu, les nombreuses œuvres de Boulard qui s’affirme de jour en jour comme le chef de file de l’école saganaise.

C’est en janvier 41 qu’a lieu la 2ème expo permanente. On sait par le carnet de Joseph Guérif, PG n°47755 que la 1ère qu’il a visitée a débuté le 2 octobre 40 à la baraque 22.

A cette époque, c’est une tonalité triste qui domine la peinture de Jean Boulard. Regardez comme cette représentation de l’Exode est poignante. Elle fait partie de l’album de Henri de Fitte actuellement âgé de 93 ans.

Voici aussi Boulard devant une expo de ses œuvres. Cette photo extraite de la revue “Flammes” parue en janvier 1945 au VIIIC m’a été communiquée par la famille de Jacques Dauchel.

 

En janvier 41, c’est maintenant dans un sanctuaire de l’art, dans une baraque partagée avec le Soleil Saganais que les artistes travaillent et exposent.

Les architectes du groupe : Giscard, Ray Mothe, Henry Beauvois se sont mis au travail pour aménager cette baraque, créant un vaste atelier, une salle d’expo, une chambre salle à manger et enfin les services du journal du camp.

“L’atelier a pris pour devise “unis pour construire” matérialisée par une magnifique fresque de notre camarade Kervalla” nous apprend Henry Beauvois.

 

Revenons à Th. Gouin et à sa présentation de l’expo de janvier 41 dans laquelle il fait un éloge de Jean Boulard :

“La qualité est toujours la caractéristique prédominante de chacune des productions de Boulard. Délaissant la manière sombre à laquelle il nous avait accoutumés, le séduisant artiste s’est plu à ensoleiller la place du Tertre et la rue Lomond.

“Rose de France” est une intéressante nature morte. Nous avons apprécié de nouveau l’ambiance pieuse de “recueillement”. Parmi les dessins, nous aimons la manière dont Boulard traite ses rues : rue Mouffetard, vieille rue de Montmartre, rue Visconti…

Nous aimons aussi le splendide intérieur de Notre Dame de la Garde près de Toulon.

En un mot très bel ensemble qui mérite la plus scrupuleuse attention. Nous vous l’affirmons : vous entendrez plus tard parler de notre ami !”

 

Dans cette “île de France”, les artistes aiment à retrouver et à faire partager la beauté de leur pays à travers des lieux qui leur furent familiers. Pour Rougier, c’est la forêt de Fontainebleau, quant à Pierre Brette qui manie l’aquarelle avec une virtuosité peu commune, il est le chantre des côtes bretonnes (Pierre Brette né en 1905 et mort en 1961 est connu surtout pour ses marines qui apparaissent encore de nos jours sur le marché de l’art). Demouron, lui, présente une huile d’Anduze (Gard) ensoleillée à souhait comme il sied à un paysage du midi. Sandrin outre quelques études très fouillées expose un dessin à la plume “le retour” et des essais de gravures sur linoléum.

Cette image de la tendresse des retrouvailles a du en faire rêver plus d’un. Je crois savoir que mon père n’est pas le seul à en avoir acquis et conservé soigneusement la reproduction.

C.Sandrin a noté sous sa signature : 40-41.

 

Th. Gouin termine son article sur l’exposition permanente ainsi : “Dominant le tout, un remarquable portrait au crayon de Marcou fixe les traits du Maréchal Pétain”.

 

Une reproduction de l’œuvre de Demouron intitulée Anduze (Gard) fait la couverture du Soleil Saganais du 1er juin 41. Pour celui du 15 mai 41, ce sont les bouquinistes de la Seine avec en arrière-plan Notre-dame de Paris qu’il a dessiné. Il y a, à ma connaissance, au moins 6 Soleil Saganais dont la présentation est l’œuvre de Demouron.

 

La photo de Demouron devant ses œuvres lors d’une expo permanente, je viens de la recevoir d’Alain Cauchy dont le beau-père, Henri de Fitte, PG 19250 au VIIIC a bien connu des artistes de l’Atelier, étant secrétaire, dès octobre 40, de ce qu’il appelle “La Vicherat’s corporation”. Je pense qu’il s’agit des Fol’s Sags dont Jean Vicherat était le directeur. Dans la chanson “La marche des Fol’s Sags” dont Vicherat sous son pseudo de théâtre , Jean de Lébrijes, a écrit le texte, il nous dit que Demouron sait brosser des affiches de chic pour le théâtre.

Sur le côté de la photo, Henri de Fitte a écrit : “Le grand dessinateur du Soleil Saganais Demouron devant son stand”

 

De Demouron, PG n°55299, je vous ai déjà présenté le dessin humoristique, illustrant le n°6 du Soleil Saganais, de spectateurs à une représentation des Fol’s Sags, dans mon chapitre intitulé “Des nouvelles du stalag dans les kommandos”.

 

La couverture du Soleil Saganais du 1er mai 41, c’est une marine de Brette.

Pierre Brette est né à Lambézellec près de Brest le 13-02-1905 et mort à Granville en 1961. Il a été officiellement nommé peintre de la marine à titre posthume en 1962. Expertisez Magazine, le 04-01-2010 a un coup de cœur pour ses œuvres qui attirent de plus en plus d’amateurs séduits par la qualité de ses aquarelles : http://www.expertisez.com/blog/2010/01/pierre-brette-peintre-officiel-de-la-marine/

 

Pierre Brette était l’un des 3 bons camarades de l’Atelier qu’Henri de Fitte a cité dans son album de photos de captivité au VIIIC. Sur la photo ci-dessous, il a identifié les 3 hommes qui veillent sur l’expo. Celui assis au premier plan, c’est Pierre Brette. Celui qui est accroupi au fond, il l’identifie en tant que Cricri Sandrin.

C'est en effet bien de Christian Sandrin qu'il s'agit. Cette photo, je l’avais déjà reçue début 2009 de Julien Sandrin, petit fils de Christian qui venait de décéder en janvier 2009, dans son pays d’origine à Volvic où il exerçait toujours son art pictural. Rapatrié un peu avant Henri Millet en 1943, né en 1914 comme lui, il devint père le 14 avril 1944 du papa de Julien. Je suis née 3 jours après, le 17 avril.

Julien m’a aussi envoyé une photo de quelques artistes, son grand-père est sur le rang de devant le plus à gauche, coiffé d’un couvre-chef. En haut, le 2éme à gauche, avec un béret et une pipe dans la main gauche, c’est Jean Boulard.

 

La couverture du Soleil Saganais du 15 décembre 41, c’est la vieille église de Rochefort en Yvelines signée Ray Mothe. Raymond Mothe était réputé à l’atelier, selon Th. Gouin, pour ses élégantes silhouettes de femmes rehaussées de teintes agréables.

 

Je vous laisse sur une dernière œuvre, signée Ray Mothe, sans doute inachevée qu’Henri Millet a sauvegardée et sur laquelle il a pris bien soin d’écrire : Sagan stalag VIIIC. Elle est représentée sur un carton épais aux dimensions immenses qu’il a du plier pour la ramener.

Mon mari vient de la photographier pour vous.

Dans leur univers d’hommes, les femmes de Ray Mothe les faisaient-ils rêver ?

 

 

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