9-B : La grande exposition de la France impériale.

 

J'ai découvert dans les archives de mon père que du 20 novembre au 6 décembre 1942 avait été créée au stalag VIII C "la Quinzaine de la France Impériale" programmant des conférences ; mais surtout que le fleuron de ces journées consistait en une "Exposition Coloniale" dont le vernissage le vendredi 20 novembre à 19 heures inaugurait la manifestation. Henri Millet, artiste participant, y avait été convié.

 

 

Bien rangées dans une boîte à courrier, mon père avait aussi gardé 15 photos des stands de cette "expo coloniale" comme inscrit au dos.

Pour compléter le tout, parmi les "Soleil Saganais" rapportés de sa captivité, un numéro spécial publié en novembre 42 était consacré aux Colonies et s'intitulait "L'Empire Français". Il s'y étalait à chaque page une intense propagande relayée par l'adjudant Pierre Guérin, l'homme de confiance principal en lien étroit avec Vichy par l'intermédiaire de la mission Scapini.

 

Pierre Guérin, matricule 50.920, a succédé en juillet 1942 à André Maders rapatrié. Guérin est donc maintenant à la direction de la Confiance et à la présidence du "Cercle de la Révolution Nationale". En outre il hérite aussi de la responsabilité de la rédaction du "Soleil Saganais" en remplacement de Jean Vicherat également rapatrié. Les têtes ont changé mais la pensée vichyssoise a encore de beaux jours devant elle !

Pierre Guérin est le grand organisateur de "la Quinzaine de la France Impériale" au Stalag VIII C de Sagan à l'instar de celle organisée en France et inaugurée en présence de Pétain le 17 mai 42 : "un train d'exposition des colonies" circulait dans les principales villes universitaires, la propagande de Vichy s'efforçant de toucher en priorité les jeunes. Ce train stationna en gare de Poitiers du 24 au 27 juin 1942. Il était annoncé par une affiche représentant la fenêtre d'un train évoquant l'Afrique noire, l'Asie et l'Afrique du Nord, par la représentation, d'une tête noire sculptée, d'un bouddha sculpté et d'un méhariste dans le désert.

Ma mère a du voir ces affiches…

 

Jeanne Millet avait été bercée, comme tout un chacun, dans l'idée que la France avait apporté la civilisation à des "sauvages" qui s'en montraient reconnaissants.

Au stalag, dans le numéro spécial du Soleil Saganais de novembre 42, Pierre Guérin développe la thèse que coloniser, c'est se donner :

"Coloniser, ce n'est pas occuper un pays par la force et en tirer un maximum de profits sans souci des peuples qui l'habitent… Coloniser c'est apporter à ceux qui ne la possèdent pas, l'expérience des siècles d'études, de recherches, de découvertes. En un mot coloniser c'est faire œuvre d'amour. La France a compris ce rôle magnifique. Si elle a retiré quelque bénéfice de son effort, les peuples qu'elle a soumis ont bien compris que son intention réelle, son souci premier était de leur apporter une civilisation humaine parce que chrétienne, et c'est pour cela qu'ils l'ont aimée et qu'ils lui ont été fidèles."

Mais au lendemain de l'Armistice cet Empire colonial reste intact, Hitler n'ayant amputé la France que de l'Alsace et de la Lorraine. Quelle crédibilité l’Empire va-t-il accorder à cette France de Vichy occupée par les Allemands ? Selon Pierre Guérin "l'Empire est prêt à soutenir et aider le redressement que le Maréchal va entreprendre, l'Empire dont de nombreux chefs indigènes sont venus à Vichy témoigner au Maréchal leur profond attachement à la France."

Cet Empire colonial, c'est le mythe compensateur de la débâcle de 1940. Il faut à tout prix éviter qu'il ne s'engage aux côtés du Général de Gaulle et des Anglais et aussi réagir devant les prémisses de dislocation que sont entre autres les émeutes de 1930 en Indochine.

Pierre Guérin n'est pas seul au stalag VIII C  à porter le souci de l'avenir de cet Empire colonial et de la loyauté à Pétain.

Le Sergent-chef Gabriel Sintes, matricule 45.877, président du Groupement Colonial créé en juin-juillet 42 rédige l'édito du numéro spécial du "Soleil Saganais" où il affirme que lui et ses camarades de la Coloniale sont prêts à se dévouer avec tout leur amour patriotique pour la réussite de la quinzaine de "la France Impériale" au cours de laquelle ils auront à cœur de "montrer combien ils vénèrent le Maréchal et combien ils lui sont dévoués".

Pierre Guérin a fort apprécié la participation des Coloniaux à la réalisation de son grand projet. En témoigne un document des Archives du Mémorial de Caen : le numéro 261 de la revue de propagande vichysso-allemande "Le Trait d'Union" du jeudi 28 janvier 1943 a publié dans sa rubrique "L'écho des camps" un article de Pierre Guérin intitulé :

"La quinzaine de la France Impériale au Stalag VIII C"

… Avec l'aide puissante du Groupement colonial de notre stalag, magnifique d'élan et d'enthousiasme, et d'un dévouement qui devait se révéler à toute épreuve, avec le concours précieux et sans réserve des architectes, des peintres et des modeleurs de l'Atelier "île de France", avec le soutien de tous ceux qui, de près ou de loin, s'intéressaient à notre idée, nous avons alors commencé ce travail qui, de prime abord, pourrait paraître une gageure dans un camp de prisonniers : une Exposition coloniale.

Et enfin à notre grande joie après des semaines de préparation intense, notre quinzaine s'ouvrait par le vernissage officiel de l'Exposition coloniale, honorée par la présence de nombreux officiers de passage au Stalag et au milieu d'une grande affluence de nos camarades de camp.

Groupés autour du buste du Maréchal encadré par deux coloniaux en uniforme, l'homme de confiance [c’est lui-même !], le lieutenant Gasser, officier conseil de la VIIIème Région [voir chapitre 9C], le colonel Baudin de l'Infanterie coloniale qui présidait la cérémonie en donnèrent alors le sens…

Ils remercièrent les autorités allemandes qui, avec une compréhension très haute de notre projet, nous donnèrent toutes facilités pour la réalisation de cette manifestation.

 

La grande exposition est installée dans la baraque 12, elle occupe toute la demi baraque du foyer, soit 300 m2 : l'Empire Français se présente aux yeux admiratifs des prisonniers à travers les stands montés et décorés par l'équipe, renouvelée en partie, des artistes de l'atelier "île de France" : en particulier Léopold Berthois de Rennes, matricule 26.488 a remplacé à la tête de l'atelier Jean Boulard rapatrié dans la Sarthe fin décembre 41. Mon père appréciait aussi beaucoup ce nouveau massier qu'il appelait familièrement "mon vieux Léo".

Que représentait l’Empire pour tous ces artistes ? Des paysages exotiques, des personnages pittoresques, une débauche de couleurs loin de la grisaille du camp … ?

Ils doivent être fiers Berthois, Millet et leurs camarades de l'atelier d'avoir réalisé cette belle exposition montrant la magnificence de l'Empire colonial français. Mais sont-ils sensibles aux discours enflammés sur la construction d'une Grande Europe sous l'égide de l'Allemagne dans laquelle la France tiendrait sa place honorablement  grâce à son Empire d'Afrique ?

L'Adjudant-chef Jean Delouvrier, matricule 24.042, a encore le souvenir émerveillé de cette grande manifestation, fin 1944, lorsqu'il prépare pour la revue "Flammes" de Janvier 45 l'article intitulé :"L'Exposition coloniale". Il s'exclame :

"Les prisonniers qui un soir de novembre 1942 pénétrèrent dans le foyer eurent l'impression de vivre soudain un conte des mille et une nuits".

Dès l'entrée une grille en fer forgé s'ouvrait sur un patio arabe où rien n'y manquait, ni les plantes grasses, ni les massifs de buis savamment taillé, ni la fontaine lumineuse aux eaux délicatement colorées. Au fond, puissamment éclairée, se dressait une immense carte du monde

 

  

 

Mais leur admiration allait croissant, car c'est tout l'Empire Français qu'on leur montrait en une ½ baraque.

 1er stand : Celui de la Médecine Coloniale Française qui veille sur l'empire, panneau très allégorique d'une France en relief projetant sur les territoires d'outre mer les étoiles de ses formations sanitaires.

 

 

Pierre Guérin affirme que "preuve de la sollicitude française, le stand de la médecine coloniale est le stand de ceux qui avec le même dévouement que les missionnaires, s'expatrient sans hésitation pour apporter aux populations indigènes le secours de leur science, le stand de tous ceux qui si souvent paient de leur vie les vies qu'ils arrachent à la mort !"

Le bloc de l'Afrique du Nord, l'Afrique blanche,  "joyau unique de la couronne française, véritable prolongement de la mère Patrie" présente de nombreux documents photos, des sculptures telle cette tête de Kabyle, œuvre de Max Laethier, artiste à l'Atelier et au théâtre du camp, des maquettes telle la de la Grande Mosquée d’Alger … Les stands sont ceux de l'Algérie, du Maroc, de la Tunisie, du Sahara gardé par un targui avec une reproduction de son fameux Bidon V "preuve de notre effort d'union et de cohésion inter-coloniales" écrira Guérin dans "Le Trait d'Union". Dans un coin perdu du Sahara à 500 km au sud de Reggane,  Bidon V était un point de repère et de ravitaillement établi par les Français dans la traversée du désert.

 

           

 

              

 

Le stand des Missions :

Pierre Guérin se réjouit aussi que le pasteur protestant et l'aumônier catholique du stalag VIII C  aient réuni "les témoignages des œuvres de ceux qui ont donné, et jusqu'à leur vie, pour apporter à leurs frères des autres races les secours spirituels dont les peuples ne peuvent se passer".

Deux grandes figures sont mises à l'honneur : celle du Père Charles de Foucauld, l'ermite du Hoggar dans le sud de l'Algérie et celle du Cardinal Charles de  Lavigerie évêque d'Alger et fondateur des "missionnaires d'Afrique". Remarquons au passage qu'il s'agit de 2 grandes icônes catholiques. Il est vrai que les missionnaires évangélisant les colonies étaient moins nombreux chez les protestants.

Sur le stand des Missions, derrière la maquette de la petite église Sainte-Thérése de Madagascar se dressait un panneau sur lequel était reproduite la grande affirmation de Lavigerie qu'on peut décrypter sur la photo.

 

 

Le bloc de l'Afrique Noire :

Jean Delouvrier se le  rappelle :" avec l'A.O.F. qui nous montre en une série de dioramas quelques scènes de la vie indigène, quelques maquettes très habiles de bateaux et d'habitations.

Puis l'AEF nous accueille dans une paillote. Ici un merveilleux paysage africain miniature. Les citations abondent. Celle de Brazza ne passa pas inaperçue. "

 

"Ceux qui touchent la hampe

du drapeau français sont libres.

Nous France, ne reconnaissons à

personne le droit de faire des

esclaves

 

Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905), Italien naturalisé Français a exploré les rives du Congo et jeté les bases de la future Afrique équatoriale française. C'était un conquérant moins brutal que les autres. Les colons lui reprochaient de donner de la confiture aux indigènes qui continuaient à voler et massacrer les nationaux.

L'Océan Indien s'expose aussi :

"Et voici, perle de l'Océan Indien Madagascar, l'île de l'avenir, et la Réunion, vieille possession bourbonienne. "

Puis l'Orient : la Syrie, le Liban. La route des Indes et des comptoirs français installés là-bas.

Et tout particulièrement le stand de l'Indochine cher au cœur de Delouvrier qui a une adoration pour ce pays, au sol et au sous-sol riches, aux magnifiques paysages, au doux climat tropical … pays que les Colons se doivent à tous prix de garder à la France.

Le stand de l'Indochine montre  " un pays tout chargé de la vieille civilisation chinoise. Les trésors abondent : un bouddha Khmer, une danseuse cambodgienne qui appelle à des délices inconnus, une rizière en miniature qui témoigne de l'activité de ruche humaine qu'est cet antique pays, une pagode lacustre au milieu des nénuphars… "

                 

 

Le stand de l'Océanie:

"Le stand de l'Océanie est tout imprégné du charme des îles. Un magnifique voilier du bon vieux temps ainsi qu'une fabrique de rhum miniature sont encadrés par des paysages de rêve et des masques diaboliques." Photo derrière laquelle mon père a écrit : Les îles heureuses.

 

 

Et pour finir le stand de l'Eurafrique : En quoi consistait-il ? Que montrait-il ? Quelle évocation d'avenir présentait-il à part l'espoir que la France jouerait un grand rôle dans la réalisation de ce rêve ?

 

Delouvrier conclut ainsi son article publié dans "Flammes" :

 

"Pavé dans la mare de notre captivité. Chef d'œuvre de papier, de colle et de lumière. Echantillon du système D français destiné à l'exportation. Article de foi. Ensemble de goût. Sursaut d'énergie. Voilà ce que fut l'Exposition Coloniale du Stalag VIII C. "

 

Dans un rapport du 20 février 1946, rapport demandés à tous les anciens Hommes de Confiance après la fin de la guerre et consultable au Bureau des Archives militaires de Caen, Pierre Guérin note que : "Les grandes expositions étaient très appréciées et permettaient d'occuper pendant des mois des hommes dont le pire ennemi était l'inaction. L'exemple de notre Exposition  Coloniale qui intéressa tout le camp pendant 4 mois est formel et aurait dû être suivi partout."

Dans une lettre datée du 7 janvier 47, Pierre Mobèche de Lannion écrit à son ami Henri Millet, son ex vieux compagnon de barbelés : …. En attendant nos colonies vont se libérer les unes après les autres. Quand je pense à cette fameuse exposition coloniale qui avait tant remué le camp de Sagan ! Je m'imagine que tous les Chleuhs qui l'ont visitée auraient le sourire en voyant maintenant ce qui se passe. Nous les avions pourtant mis en valeur nos territoires d'outre-mer.

 

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